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L’Atlantide berceau de cette haute technologie préhistorique – le sanskrit code mathématique autant que tout premier langage – le Tibet refuge de cette ancienne sagesse – le continent perdu de Mu – « l’astroport » du plateau de Nazca – la « Grande Pyramide » d’Io… ce livre n’en ratait pas une. Je lisais avec un bizarre mélange de colère et de satisfaction. Dans un sens, je trouvais son extrême stupidité rassurante ; ce fatras ne menaçait pas l’autorité de ma démonstration. D’un autre côté, ma longue lettre qui faisait apparaître, à la lumière du journal d’Emma Weil, le rapport entre le mégalithe et l’expédition Davydov avait été publiée dans Marscience sans susciter de commentaires ; alors qu’il y avait une dizaine d’exemplaires de ce ramassis d’insanités sur le présentoir à livres du train.

Je reposai le volume et regardai à nouveau par la fenêtre. Les réflecteurs solaires disparaissaient à présent, rejouant le vrai coucher du soleil dans un dégradé de mauve, de gris vert et de turquoise foncé. Quand, dans un dernier clignotement, les miroirs se cachèrent derrière Tharsis, le ciel s’assombrit instantanément et le grand gouffre noir resta plongé dans l’ombre jusqu’à ce que Deimos (la Terreur) surgisse à l’ouest sur l’horizon comme une fusée éclairante. La lune rétrograde… J’appuyai mon front à la vitre ; le découragement fondait sur moi comme les ombres allongées sur le fond du canyon.

J’ai toujours redouté qu’une de ces crises d’angoisse ne finisse pas, qu’elle n’affecte ma biochimie et ne me conduise à une dépression. Je connaissais des tas de gens qui avaient sombré dans la dépression pendant des années, et même jusqu’à leur mort. C’est une maladie fort répandue chez les gens de mon âge. Le but de la vie leur échappe et, bien qu’ils continuent à exister, leur équilibre chimique se modifie et ils basculent, indifférents au monde, dans un genre de transe qui peut durer dix, vingt, trente ans. Un comédien a baptisé cela le mal de Rip Van Winkle. Les médecins l’appellent : réduction des fonctions affectives, mais c’est plus que cela. Une ou deux fois, j’ai ressenti le découragement, la lassitude et l’indifférence complètes, que j’imagine mener au monde désolé de la dépression. C’est une des raisons pour lesquelles je poursuis mes projets avec tant d’énergie, je le sais – par pure terreur. Nous ne pouvons vivre dans un monde qui n’a pas de sens ! Et pourtant c’est si souvent le genre d’univers dans lequel il semble que nous soyons plongés. Quand je croise des êtres en pleine dépression que l’on aide à marcher dans la rue, ou assis comme des zombis sur le pas de leur porte, j’ose à peine les regarder de crainte que leurs yeux ne me persuadent qu’ils ont raison. Quant à leur vie : on les éduque aux fonctions minimales avant de les laisser errer comme des clochards – ou bien on les garde dans des asiles spéciaux où ils suivent des tas d’activités d’éveil comme dans un jardin d’enfants – ou un ami, un parent, un psychothérapeute les aide – ou bien ils meurent.

Ou alors, s’ils se surprennent assez tôt à glisser sur la longue pente, ils viennent à Alexandrie.

Car Alexandrie est une ville des sens, on peut y passer une vie bien remplie en ne faisant appel qu’aux seuls sens ; et ce, malgré les bibliothèques et les archives. Cela me frappa une nouvelle fois lorsque je descendis du train et débouchai dans le large boulevard central – une partie de mon être se sentit soulagée. La cité est bâtie à l’extrémité occidentale de Noctis Labyrinthus et, comme c’est presque au sommet de Tharsis (onze kilomètres au-dessus du niveau zéro), elle est encore sous dôme. Comme dans une serre, l’air y est chaud et chargé d’odeurs. Les façades des édifices publics, au cœur de la ville, sont toutes construites d’une pierre différente, de sorte que l’œil est surpris à chaque coin de rue. Alors que je traversais la ville pour me rendre au campus, je passai devant un gratte-ciel de marbre mauve, un autre de quartz rose ; tous deux servaient de point d’ancrage au dôme et se fondaient dans la couleur du ciel. Les bâtiments des archives étaient des blocs de marbre serpentin, de calcédoine et de jaspe ; l’immeuble de la police était une tour d’obsidienne carrée où se reflétaient les constructions environnantes ; dans le vaste parc central se dressaient des maisons de bains de corail, d’olivine, de turquoise, de jade et de silex. Je coupai à travers le parc sans regarder autre chose que les genévriers martiens et les pins d’Hokkaido et arrivai ragaillardi sur le campus. Mon appartement dans le local des universitaires en visite devait être prêt, mais j’hésitai, déjà envoûté par la cité. Cela me ferait peut-être du bien d’aller aux bains ; peut-être était-ce là tout ce dont j’avais besoin. Sur un kiosque d’un noir crépusculaire brillait une empreinte de main blanche. Cette cité ne ressemblait en rien au cloaque égyptien décrit par le romancier, mais de tous les autres points de vue c’était le même lieu… tant est forte la puissance des noms. Je renonçai à aller prendre un bain pour m’engager sur un escalator vers le toit en terrasse des appartements universitaires. À l’ouest, les trois grands volcans se dressaient au-dessus de l’horizon comme des montagnes d’une tout autre planète, leur moitié supérieure en plein soleil tandis que j’étais plongé dans la pénombre. Ascreus Mons, le plus septentrional, était couvert de neige à mi-pente. J’avais l’impression que mon cœur se dilatait pour emplir ma poitrine et je reconnaissais cette émotion : Alexandrie…

C’était une merveilleuse idée qu’ils avaient eue de réunir en un même endroit tous les documents sur l’histoire martienne pour créer des Archives planétaires et d’y adjoindre tout un ensemble de bibliothèques, galeries, conservatoires, universités (le doyen Sarionovitch s’essayait à être Alexandre le Grand). Alexandrie, capitale de la Mémoire : mais on ne pouvait dire que la réalisation de cette idée était un succès. Ville couverte à l’atmosphère de serre où coulait l’argent, sur la route de Burroughs à Olympus Mons, d’Arcadia à Argyre, Alexandrie avait attiré une tout autre population et maintenant coexistaient deux villes, celle des bibliothèques et celle des banques, bordels, bazars, maisons de bains, dortoirs et taudis.

Il y avait dans les archives des lacunes dues principalement à la Sédition. Les rebelles avaient détruit dans les derniers jours de la révolte tous les documents qu’ils pouvaient, afin d’empêcher qu’on ne les débusque ; de sorte que les renseignements sur les années d’avant 2248 étaient fragmentaires. Un autre problème, presque aussi sérieux, tenait au fait que chaque génération d’archivistes avait utilisé un système de classement et des programmes de recherche différents ; il fallait se faire historien de la programmation pour s’y retrouver dans les dossiers.

Je me mis au travail dans ce labyrinthe avec une énergie fiévreuse, comme si je me débattais contre un sortilège. Je passais des journées à pianoter devant un écran, car la plupart des archives étaient sur disques : fichiers de la flotte minière soviétique (fragmentaires) ; minutes de la coopérative des corporations martiennes pour l’exploitation des satellites extérieurs (sans intérêt) ; documents sur toutes les personnes mentionnées dans le journal d’Emma. Ces derniers étaient les plus intéressants car ils confirmaient que toutes les personnes nommées dans le récit d’Emma avaient disparu durant la Sédition ; et, pour la plupart, il n’y avait pas d’explication ni mention d’endroit précis où on les avait vus pour la dernière fois. C’était courant dans les annales de la Sédition, mais c’était quand même quelque chose.

Quand j’en eus assez de fixer des écrans, je traversai le parc pour me rendre à l’annexe des Archives matérielles. Tous les documents rescapés y étaient conservés. Il s’agissait pour certains des originaux de ceux que j’avais consultés sur disques ; d’autres n’avaient jamais été enregistrés. Ce fut tout d’abord un soulagement d’avoir affaire à du papier bien tangible. Je suis plus à l’aise avec les choses qu’avec les faits, je le sais. Mais au bout de quelques semaines, les vastes pièces où s’alignaient armoires et étagères surchargées des excréments de la bureaucratie se révélèrent plus frustrantes et déprimantes que les écrans d’ordinateurs. Dans ces salles, je pouvais mesurer l’étendue de ma tâche et toucher du doigt le résultat d’heures sans fin d’un travail inutile. Je pouvais constater la désorganisation et les lacunes, pas simplement en tant que mauvais résultats sur un écran mais sous la forme de tiroirs, armoires et salles entières de catalogues bâclés, documents non répertoriés… matériel inconnu. En fin de compte, je fus forcé de me retourner vers les ordinateurs et je fis la navette entre les deux, accablé de frustration.