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Nulle part je ne trouvais trace d’une Association interstellaire de Mars. Trois mois après être arrivé à Alexandrie, je n’avais rien trouvé. Et il n’y avait toujours pas de réaction à ma lettre de Marscience.

Emma cherchait ; Nous recherchons.

J’étais attiré par la ville. Le doux visage d’un jeune homme à la porte d’une maison de bains. Sur une table, à la terrasse d’un café, ouvert sur des taches de café : la traduction martienne des poèmes de Cafavy. Comme l’ouvrage du vieux poète convenait bien à cette cité homonyme ! Je voyais partout son recueil… sur les sièges de trolleybus, dans les allées tapissées de feuilles des parcs, dans les bibliothèques, curieusement classé au rayon Astronomie ou Polynésie ; et du dos de chaque exemplaire corné, derrière ses lunettes, l’étrange regard triste de Cafavy me disait : L’intellectuel se dissout à Alexandrie. J’essayais de l’ignorer. De même pour les empreintes de main blanches qui luisaient dans toutes les allées obscures. Je passais les matinées et les après-midi aux archives ; le soir, je mangeais dans un des cafés de la place en regardant les pauvres qui se pressaient autour des bâtiments publics et tiraient leur subsistance de ceux qui y travaillaient. La nuit, je restais chez moi, aussi vide que l’écran d’un ordinateur débranché.

Un soir, je regardai le calendrier de ma cuisine et m’aperçus que j’avais vécu une semaine sans m’en rendre compte. Lorsque notre thalamus nous lâche, nous sommes incapables d’enregistrer de nouveaux souvenirs. Paniqué, je m’habillai et pris un des derniers trolleys pour le centre-ville. Je restai planté au bord du large trottoir devant le gratte-ciel où résidait Shrike. Là-haut, au-dessus du dôme, se trouvaient ses vastes pièces avec leurs nombreuses fenêtres. J’avais envie d’entrer dans le hall et d’appuyer sur sa sonnette, je souhaitais qu’il soit chez lui, me dise de monter. J’entrai dans le hall et me plantai devant les sonnettes. Alexander Selkirk, 8008. Mais il n’aimerait pas que je l’appelle de l’immeuble, n’est-ce pas ? S’il était en ville, il aurait quelqu’un d’autre avec lui. Il se ficherait de savoir dans quel état j’étais ; il se ficherait de savoir que j’avais besoin de lui. Il réagirait très poliment à cette nouvelle… pas du tout le genre de Shrike. Je ne pouvais supporter cette idée.

Sous l’œil intéressé d’un policier, je sortis de l’immeuble et m’engouffrai au coin de la rue dans la plus proche maison de bains. Je payai mon entrée, ôtai mes vêtements que j’enfournai dans un casier et gagnai un des hammams par un réseau serré de couloirs rouges. Assis dans l’eau chaude, j’essayai de me calmer et de m’abandonner à la sensualité. Dans la faible lumière rouge, des corps s’agitaient langoureusement, les peaux humides luisaient, douces et cramoisies. Muscles bien dessinés des dos masculins. Courbes tendres des jambes féminines. Poitrines et pénis, toisons humides, lèvres entrouvertes. Je pris un des tuyaux qui serpentaient au fond de la pièce, me passai le jet glacé sur tout le corps. De l’autre côté de la pièce, deux corps souples s’enlaçaient, glissaient l’un sur l’autre au ralenti. Ils s’éloignèrent en pataugeant à la recherche d’une alcôve dans un recoin des couloirs. Un autre couple faisait l’amour dans un angle de la piscine ; des yeux aveugles me traversaient de leur regard. Je dirigeai le jet froid sur mon sexe, ne sentis rien. Je quittai le bain et errai dans les couloirs en scrutant les alcôves. Dans l’une, une femme à califourchon sur un homme glissait de haut en bas ; elle leva les yeux et me vit, sourit, se pencha en avant pour le recouvrir ; je sentis un faible tiraillement au bas du ventre.

Dans une des dernières alcôves, derrière le dernier bassin, Emma était assise en tailleur, seule. Elle me fit signe – le doigt courbé. Je m’agenouillai dans l’alcôve à côté d’elle, le cœur battant. De près, je vis qu’elle ressemblait seulement à Emma, mais je supprimai cette pensée et l’embrassai. Nous explorâmes nos deux corps, je me glissai en elle et nous nous accouplâmes sur place, là où les passants risquaient de me marcher sur les pieds. Lorsque nous eûmes terminé, elle me fit rouler sur le côté, se mit à genoux ; elle me posa un doigt sur les lèvres, m’embrassa sur le front et partit.

J’ajoutai ainsi un nouvel élément à ma vie. Tous les soirs, je visitais les maisons de bains. Je rencontrais parfois mon Emma et nous faisions l’amour avec une facilité sans cesse renouvelée. La plupart du temps, nos chemins ne se croisaient pas et je me contentais de me baigner en regardant, ou bien je me trouvais une autre partenaire. Mais ce qui se passait avec elle était différent. Nous n’échangions jamais une parole ; nous savions que c’était cela qui créait le frisson. Je passais à présent des journées entières à lire le journal d’Emma et ne penser qu’à elle, puis, certains soirs, j’allais de maison de bains en maison de bains à sa recherche. Nos chemins se croisèrent une fois devant l’annexe des Archives ; nous n’échangeâmes pas plus d’un coup d’œil en signe de reconnaissance. Mais ce soir-là, dans la maison de bains où nous nous étions retrouvés, nous fusionnâmes presque dans notre passion muette. Nous nous comprenions.

Et je sentais que je m’ouvrais à la vie, alors que je ne faisais que m’ouvrir à Alexandrie.

Nous menons nos vies comme si nous étions perpétuellement en train de sortir d’un coma prolongé. Que m’était-il réellement arrivé dans mes vies précédentes pour me conduire à Alexandrie ? Certaines nuits dans les rues, avec tous ces miséreux, je m’arrêtais et me posais la question. Comment étais-je parvenu à cet état bizarre ? À quoi avait ressemblé ma vie ? Je savais avoir été enfant, étudiant, pilote de l’Inspection planétaire… mais que s’était-il passé, à quoi cela avait-il ressemblé ? « Je sais seulement que cela m’a mené ici, et me voici. »

Au cours de mes longues journées aux Archives, je bavardais avec les gens qui y travaillaient, sollicitais leur aide et leur avis, leur parlais de mes buts et de ma théorie concernant le mégalithe de Pluton et la Sédition. Je suis très sociable, comme vous le voyez ; j’ai besoin de parler aux gens tous les jours, peut-être plus que je n’en ai jamais eu l’occasion. Un jour, après le déjeuner, devant un café turc, je demandai à un archiviste dont je venais de faire la connaissance, Vadja Sandor, s’il avait entendu parler de documents du sous-comité aux Mines qui auraient été classés « confidentiel » et cachés dans les banques de données par un code d’accès secret. « En particulier pour la période comprise entre la mise en place du Comité et la Sédition. »