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— Bien, bien. Je suis content de vous avoir vus. Bonne chance sur Phobos. Ravi de vous avoir rencontré, euh, Herb. Prenez soin de vous. Dites bonjour à Hester. Au revoir. »

Je me rassis sur l’inconfortable chaise de fer, ramassai le livre d’un geste machinal. « Je suppose que les événements ne sont qu’une sorte d’annotation de nos sentiments… » Je refermai le livre. Le long du boulevard, les lampes s’allumèrent toutes en même temps. À la surface noire et luisante de la fontaine, au milieu de la place, zigzaguaient des arabesques lumineuses. Des couples se promenaient autour. Certains y jetaient des pièces, les autres regardaient. Cela me rappelait la Terre, d’une certaine façon.

Ces souvenirs de mon voyage sur Terre qui m’étaient revenus à Burroughs, que signifiaient-ils ? Cela s’était-il vraiment passé ainsi ? J’en doutais soudain. Pouvons-nous appréhender suffisamment du présent pour le ressusciter avec précision quand il est passé ? Nous essayons. Nous revoyons des images de notre passé que nous répétons au fil des années jusqu’à ce qu’il ne nous reste rien d’autre. Ce qui veut dire que nous n’avons rien. Nous sommes prisonniers d’un présent unique qui s’étend en toutes directions – sauf durant les périodes hallucinatoires de réminiscence involontaire, lorsque les évocations ont l’impact du réel. Je me sentais au bord d’une telle période, la pression montait au fond de mon esprit : quelque chose qu’avait évoqué cette petite-fille, la descendante d’une épouse dont je me souvenais à peine… quelque chose… quelque chose…

Mais ce n’est pas venu. Une réminiscence avortée. Et soudain je ne crus plus à mon voyage sur Terre. Je me rappelais ma nuit à Burroughs, après avoir vu le monument… mais cela ne voulait plus rien dire pour moi. Une hallucination. Et à quel point le récit que j’en avais couché par écrit était-il inventé ? Je n’en croyais plus une miette. J’ouvris mon carnet et y jetai un distique pour décrire le processus – en alexandrins, bien sûr…

La mémoire est squelette, l’imagination chair ;

Et l’esprit qui l’anime ?… Un espoir insensé.

Emma mon seul refuge, Emma ma seule ancre. Combien de nuits l’ai-je lue pour revenir au réel ?

Les codes qui m’avaient été envoyés donnaient accès à d’autres informations classées et je finis par trouver une longue liste de dossiers jamais mis en mémoire, ce qui m’a fait courir à l’annexe. La référence concernait Davydov et les documents se trouvaient dans une salle qui m’était familière. Je me mis à fouiller les armoires alignées dans la pièce. Au bas de l’une d’elles, un tiroir était obstrué de chemises et de feuilles volantes, comme si quelqu’un avait tout retourné ou bien avait replacé le contenu à la hâte après avoir tout fait tomber. Vers le fond, je trouvai le dossier : Davydov – confidentiel. À l’intérieur, une liasse de papiers.

Des papiers de la flotte soviétique. Expédition vers les lunes de Jupiter en 2182-2188. Compte rendu de voies de fait sur la personne d’un officier supérieur. Autorisations de se rendre en permission sur Terre.

Puis en 2211 il était passé en cour martiale, mais il avait été reconnu innocent. En dessous de Chef d’accusation était inscrit : insubordination – voire Sécurité spatiale, Valenski. Rien d’autre.

Le document suivant était une demande d’agrément de quinze pages pour une association d’intérêts privés baptisée Association interstellaire de Mars. « Ah ah ! » m’écriai-je. Elle était datée de 2208. À l’époque, tout rassemblement de plus de dix personnes devait être autorisé par la police, les questions étaient donc très détaillées. Davydov était nommé coprésident du club avec Borg. Tous les membres potentiels étaient identifiés. J’en avais vu un grand nombre dans le journal d’Emma. Sous Buts de l’association était écrit à la machine : « Plaider pour qu’un certain pourcentage des bénéfices des opérations de minage soit consacré à la construction d’un vaisseau au long cours et au financement d’une expédition transplutonienne. »

J’avais donc trouvé une confirmation de l’existence de l’Association interstellaire de Mars, là, dans un tiroir accessible à tout le monde, dans une armoire sur laquelle mon œil s’était posé des mois plus tôt sans s’y arrêter. Au temps pour les catalogues d’archivage. J’appelai Sandor pour qu’il puisse témoigner de la découverte, puis nous en fîmes une copie. « Votre dossier commence à s’étoffer, dirait-on », déclara-t-il.

Je mis tout par écrit, me fis publier dans les Chroniques de l’histoire martienne. Pas de réactions.

Oh ! je suppose qu’il y en eut quand même quelques-unes, je reçus des appels de Nakayame, Lebedyan et quelques autres. Mais la théorie à la mode cette semaine-là prétendait que Pluton était un astre errant capturé par le Soleil et que le mégalithe remontait à la plus haute antiquité, peut-être quinze milliards d’années… presque aussi vieux que l’univers lui-même. Naturellement, cela avait fait sensation, des voix s’étaient élevées pour réclamer une nouvelle expédition sur Pluton afin d’étudier le monument et vérifier cette théorie.

Plus d’une année de travail et je n’avais trouvé que des broutilles. Je pensais que ces broutilles étaient importantes, mais peu de gens en convenaient. Un travail inutile. Et j’étais si immergé dans les rythmes d’Alexandrie que je pouvais difficilement voir plus loin, me rendre compte que c’étaient des habitudes dans lesquelles je venais de me glisser. Chaque soir, je visitais les maisons de bains sans m’occuper de qui je voyais, à qui je me joignais. Je ne recherchais plus la femme qui ressemblait à Emma ; je tombais encore sur elle à l’occasion et nous faisions l’amour, mais c’était tempéré par l’habitude. Même les liaisons les plus étranges perdent leur mystère.

Et les liens se renforcent que vous le désiriez ou non. Je la reconnus une fois dans un restaurant – nous étions tous deux en train de sortir. C’était bizarre de la voir habillée. Elle sourit et me fit signe de la suivre ; je l’accompagnai dans ce que je supposais être son appartement et une fois entrés nous nous arrachâmes nos vêtements avec violence – un nouvel aspect de notre liaison – et fîmes l’amour dans notre silence habituel.

Plus tard, quand je me fus rhabillé, nous nous assîmes sur le lit et regardâmes par la fenêtre le mur d’une ruelle. « Que cherches-tu à fuir ? » dit-elle.

Je sentis mon estomac se retourner. « Mon travail. » Un silence. « Et toi ?

— La même chose. »

Nous éclatâmes de rire. C’était bien plus intime que tout ce que nous avions fait ensemble jusque-là ; faire l’amour peut être aussi solipsiste que se suicider. Rire ensemble n’était pas alexandrin. « Et tu y arrives ? » demanda-t-elle en s’étranglant. Je secouai la tête, toujours plié en deux. « Moi non plus », dit-elle, et cela nous fit repartir. Après cela, nous discutâmes. Elle faisait aussi des recherches dans une des bibliothèques. Je lui dis qu’elle ressemblait à Emma Weil et elle haussa les épaules. Par la suite, quand nous nous croisions dans une maison de bains, elle se contentait de sourire et poursuivait sa route. Une fois, nous essayâmes de faire l’amour à nouveau. Mais c’était terminé.

Je suis parfois si las. Les jours se suivent en une ronde sans fin, riches d’habitudes acquises pour camoufler le vide au cœur des choses. J’existe, il me faut donc occuper mon temps. Mais il n’y a rien de plus dedans. Quand on a compris cette vérité, il est difficile de s’en tenir à la routine quotidienne. Je me fais l’effet d’un machiniste qui déplace seul tous les accessoires d’un théâtre – je cours en tous sens stabiliser les décors, replacer les costumes sur leurs cintres, diriger l’orchestre dans la fosse, donner le départ aux acteurs – et pendant que je déploie tous ces efforts en coulisses, je suis censé faire semblant de croire que ce qui se passe sur scène est la vie réelle. C’est impossible.