Je n’ai jamais davantage ressenti cette lassitude que lors de mes derniers mois à Alexandrie. Je suivais ma routine par la force de l’habitude, et par appréhension, mais j’étais perdu. Je ne savais quoi chercher d’autre dans les archives et farfouillais au hasard. J’avais cessé de me soucier de mon apparence ; je me laissais pousser la barbe pour éviter d’avoir à me raser ; je ne prêtais pas attention à la nourriture que j’avalais machinalement sans m’en rendre compte ; je vivais dans un appartement rempli de linge sale et de détritus ; et, si je n’avais pas pris l’habitude de me rendre dans les maisons de bains, je doute que je sois même resté propre. J’étais à tel point enfoncé dans la dépression que je ne m’en rendais pas compte, ce qui est un état dangereusement avancé.
J’ai toujours redouté la folie. Elle me semble le plus horrible des maux et le talon d’Achille de la médecine moderne. Et je sens que j’y suis particulièrement exposé. Je suis angoissé et m’effraie facilement, de sorte que je pourrais me laisser submerger par la terreur. J’ai aussi du mal à comprendre pourquoi les gens agissent comme ils le font, si bien que je me retrouve souvent isolé à un point presque intolérable… et je présente tous les caractères physiques du schizophrène en puissance : grosse tête, implantation basse des oreilles, cheveux électriques en broussaille, décalage entre l’arête du nez et les arcades sourcilières. Tous signes employés par les docteurs.
Un jour, je me retrouvai assis devant la grande bibliothèque de jade en train de caresser les lions de silex disposés de part et d’autre de l’escalier, presque trop fatigué pour bouger la main. Je ne me rappelais pas comment j’étais arrivé là, où j’avais été, ce que j’avais fait depuis… je ne savais combien de temps. Alors je sus que j’étais perdu.
Ce fut Shrike qui m’en sortit. Un simple coup d’œil à mon visage : « Bon sang, mon vieux, mais tu es en pleine dépression ! » Juste là, à ma porte d’entrée. « Et c’est à toi que ça arrive ! Je te croyais trop plein de fiel. Voilà que tout tourne comme tu le voulais et tu sombres dans la dépression. Je ne te comprends pas, Hjalmar, vraiment pas. » Il jeta un coup d’œil à mon appartement, derrière moi, d’un air dégoûté. « Allez, viens chez moi te laver un peu. Où es-tu donc allé traîner ?
— Je ne sais pas. »
Il me regarda d’un air bizarre. « Tu as travaillé trop dur », dit-il d’un ton que je ne lui avais jamais entendu, puis il me prit par le bras.
Il me fit traverser la ville jusque chez lui en grommelant tout le long du chemin. « J’aurais dû savoir qu’il t’était arrivé un truc dans ce genre, depuis le temps que tu ne m’as pas cassé les pieds. Que s’est-il passé, tes nerfs ont lâché ? Tu t’es retrouvé propulsé sur le devant de la scène et ça t’a fichu la trouille ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles. »
Il m’attrapa par les épaules et me secoua. « Réveille-toi. » Dans la salle de bains, vêtements arrachés, douches brûlantes puis glacées alternativement. « Qu’est-ce qui t’arrive ? gémis-je. Tu as décroché un diplôme en hydrothérapie ? » Il éclata d’un rire de dément. Je confondais ses mains avec l’eau chaude, ses sarcasmes avec l’eau froide. Il me sortit de la douche, me força à avaler des pilules, me gifla, me poussa contre le mur. « Ça suffit comme ça, dis-je. J’aurais cru que ça te suffirait de bousculer les gens pendant tes heures de travail. »
Il hurla de rire. « Espèce de sainte-nitouche ! Ce que tu peux me courir avec tes airs vertueux ! Après tout, qu’es-tu sinon un sale bourgeois égocentrique qui s’engraisse sur le dos du système qu’il dénonce. Un archéologue ! L’archéologie, quelle rigolade ! Quoi de moins révolutionnaire ?
— Mais non », articulai-je soigneusement en me débattant. « Ce n’est pas tout à fait ça. C’est une quête de la réalité. Le poids de l’Histoire dans notre vie de tous les jours. Ces objets nous éclairent sur notre vraie nature à travers nos comportements au cours des siècles de la préhistoire. Lesquels ont formé notre cerveau et sont à la base de nos désirs, de nos aspirations, de nos passions, de nos élans…
— Quelle connerie ! Qu’est-ce que tu veux dire ? Nous ne sommes plus des hommes des cavernes…
— Non ! Non. Nous pouvons également voir les quelques millénaires de changements qui nous ont fait passer de ce cycle stable à notre misérable condition actuelle sur Mars.
— Comme tu hais Mars. Pourquoi ne retournes-tu pas sur Terre si tu la détestes à ce point ? »
J’écartai une mèche de cheveux mouillés de sur mon front. « Parce que je suis martien ! » explosai-je. Je le menaçai du poing. « J’ai trop longtemps vécu sur Mars avant de mettre le pied sur Terre ; la dernière partie de mon cerveau – celle qui se façonne pendant la vie – en a fait le cerveau d’un Martien. Si bien que lorsque je suis allé sur Terre, celle-ci m’était étrangère, elle a activé des synapses dans des régions de mon cerveau qui ne s’étaient jamais développées, chaque moment de veille était un rêve. Je voyais tout à travers le double prisme du rêve et de la réalité, en mammifère de Mars et de la vieille Terre. De sorte qu’il m’a fallu revenir ici pour y voir clair.
— Comme tu y vas ! Ici…
— Ici, j’y vois plus clair, tête de pioche, et ce que je vois me dérange ! Nous pourrions faire de Mars une utopie, la planète réclame une nouvelle société à chacune de ses foutues aubes glacées… nous avons besoin d’une telle société pour la santé de notre esprit, parce que désormais nous sommes tous partis pour vivre mille ans et qu’il nous faudra les vivre dans le système que nous aurons édifié, plus longtemps que nous ne pouvons l’imaginer ! C’est ça que nous avons oublié, Shrike. Jadis les gens pouvaient se dire : Pourquoi sacrifier mon confort au progrès social, cela va prendre des années et je n’en verrai pas le bénéfice, contentons-nous d’une petite vie tranquille et à la génération suivante de se débrouiller. C’était là une des plus grandes forces opposées au changement, l’égoïsme de l’individu qui aspire uniquement à vivre en paix. Mais à présent les gens perpétuent cette attitude sur Mars, jour après jour, sans se rendre compte que ce ne sont pas leurs enfants mais eux qui auront à vivre dans l’avenir qu’ils construisent. Il leur faut oublier pour ne pas se révolter à l’instant même dans les rues ! Je le vois sur chaque visage, dans chaque rue, dans chaque ville, tous autant qu’ils sont en train de s’échiner pour des gens qu’ils ne voient jamais. Et nous, les élites, nous nous désespérons de collaborer à cela – moi, tout au moins –, ma position me fait horreur, j’ai envie de donner des coups, j’arrive tout juste à me maîtriser, je me roule dans les caniveaux pour me contenir et il me faut faire quelque chose…
— S’il te plaît, Hjalmar. » Il était maintenant dans la cuisine, en train de couper des légumes pour le wok sur le plan de travail en bois. « Sois un peu moins idéaliste. Comment une seule personne pourrait-elle changer quoi que ce soit ? » Son grand couteau : Tchak, tchak, tchak. « Tu ne crois pas que tu vois un peu trop grand ? Ne te rends-tu pas compte comme le système est solidement établi ? » Tchak, tchak, tchak. Il agita son couteau dans ma direction comme une baguette. Un haussement d’épaules, un soupir de résignation. « Marx n’a pas entrevu comment la technologie allait bétonner pour des siècles le capitalisme de l’ère du bois et du charbon. Nous ne sommes que de minuscules composants organiques d’une machine à l’échelle du système solaire. Hjalmar. Comment combattre cela ?