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« Grand dieu. Hjalmar ! Attends une seconde… tu acceptes le poste ?

— Oui. Pour ça, oui ! »

Je descendis le grand boulevard comme pris de frénésie. Les grands immeubles administratifs se dressaient autour de moi comme autant de bannières du Comité. Bien sûr, ils m’avaient donné les codes afin que je trouve ce qu’ils désiraient que je trouve. Bien sûr, leur censure m’avait laissé publier les résultats de mes recherches. Tout cela s’était passé avec leur permission, sous leur contrôle. Leur pouvoir sur moi était aussi tangible et pesant que les grandes bibliothèques de pierre entre lesquelles je me hâtais. Rageusement, je remplis un simple sac de voyage et quittai mon appartement. Je repartis dans les rues jusqu’à la gigantesque gare de chrysolite. Je devais fuir avant qu’ils m’écrasent. Les visages que je croisais étaient vides et indifférents, presque morts. Les portes des maisons de bains béaient comme des bouches humides, les tours de pierre colorée ondulaient et palpitaient à la lueur des réverbères, se courbaient jusqu’à presque se rejoindre dans le ciel au-dessus de moi. À la gare, j’appris qu’un train de nuit pour Burroughs était sur le point de partir ; il faisait halte à Coprates où je pourrais louer une voiture pour retourner à New Houston. Je devais aller à New Houston, j’y serais en sécurité. J’embarquai dans le train et me recroquevillai dans un coin-fenêtre, mon sac entre les bras, secoué de violents tremblements jusqu’à ce que le train s’élance dans la nuit avec un léger cahot. Au bout d’un moment, mon corps se calma ; mais mon cerveau tournait à toute vitesse, je ne pouvais pas dormir.

Rien de ce que je ferais ne pourrait les abattre.

Cratère Kolpos – ce petit cratère (8 km de diamètre) de la partie occidentale d’Hellas Planitia est le point le plus bas de la surface martienne, à quatre kilomètres en dessous du niveau zéro.

De retour à New Houston je ne trouvai rien de changé. Une reconstitution : « Chantier archéologique martien du XXVIe siècle. » Quand ils en auraient terminé, les lieux seraient truffés de plaques et tendus de cordes : du trophée de guerre comme jalon historique. McNeil me fit visiter la ville. Il travaillait encore à la brosse à dents, si bien qu’elle avait le même aspect qu’un an plus tôt.

Petrini se précipita avec un très convaincant sourire de bienvenue. « Félicitations pour votre promotion, dit-il. Nous venons de l’apprendre aujourd’hui. C’est un grand honneur ! J’espère que vous vous souviendrez de vos vieux amis quand vous serez à Burroughs.

— Je me souviendrai de tas de choses. »

Hana, Bill, Heidi et Xhosa se trouvaient tous à la centrale, ils m’accueillirent et me montrèrent les murs bien récurés. La centrale entière était prête à recevoir les plaques. « Eh bien, c’est quelque chose, dis-je. J’espérais que vous en auriez fait davantage. » Plus tard, Bill et Hana m’emmenèrent sur le rempart pour voir leur travail sur les explosions du dôme. Ce n’était pas du mauvais travail, quoiqu’un seul d’entre eux aurait dû y suffire.

« Nous allons nous marier, dit Bill.

— Vraiment ? » J’essayai de dissimuler ma surprise. « Je ne savais pas que cela se faisait encore. Mes félicitations.

— Nous avons pensé que vous alliez bientôt rentrer, dit Hana, alors nous avons un peu attendu pour que vous puissiez y assister. Cela va se passer samedi au camp.

— Merci d’avoir attendu. Dites-moi, vous avez fait publier vos résultats ? »

Ils échangèrent un coup d’œil.

« Je sais que je suis censé contrôler votre travail, mais j’étais occupé à Alexandrie et j’ai pensé que vous auriez pu vous passer de moi.

— Nous le tenons prêt pour votre examen, dit Hana à voix lente. Nous nous sommes dit que vous pourriez le cosigner…

— Oh ! non, dispensez-vous de ça. C’est votre travail. Je n’étais même pas là. » Ils eurent un air bizarre et Bill jeta un coup d’œil à Hana. « Ah… un petit cadeau de mariage, pour ainsi dire. » Il me vint seulement à l’esprit qu’ils pouvaient vouloir que mon nom figure sur leur communication afin d’attirer l’attention dessus. « Encore une fois, toutes mes félicitations. Je ferai mon possible pour y assister. »

Le mariage. Quel idéalisme ! Le samedi après-midi, tout le monde se réunit dans la tente principale décorée de paravents colorés et de guirlandes de fleurs. C’était une belle journée, calme et dégagée, le ciel était violet foncé.

La cérémonie fut rapide. Les Klesert étaient témoins ; Xhosa, qui était prêtre unitarien, célébra l’office. Bill et Hana échangèrent les habituels serments impossibles à tenir. Plusieurs caisses du meilleur champagne utopien étaient arrivées et je contribuai allègrement à les vider. Au bout du septième verre, j’allai me mettre dans un coin pour laisser de la place aux danseurs. Toute notre communauté était réunie, près de soixante personnes, et presque tout le monde dansait sur les rythmes compliqués de la musique d’Eve Morris. À travers leurs évolutions, je regardais le rempart du cratère qui surplombait notre tente. Combien de couples avaient-ils célébré leurs noces à New Houston ? Certains avaient-ils miraculeusement survécu ? Peu probable… mais peut-être… là-bas dans le chaos…

Petrini vint me rejoindre, un verre à la main. « Cela doit vous faire plaisir de voir vos étudiants se débrouiller si bien.

— Vous trouvez ? »

Il rit. « En quelque sorte. »

Je m’aperçus qu’il était lui aussi un peu ivre. L’alcool est une drogue étrange. « Nous allons avoir beaucoup à faire à l’Inspection, dis-je en reposant mon verre. Nous allons commencer des fouilles dans tous les sites interdits et distribuer des subventions aux universités partout où cela sera nécessaire. Je devrais pouvoir vous faire accorder des fonds supplémentaires si vous désirez commencer à chercher ce qui s’est vraiment passé pendant la révolution. » Je hochai la tête d’un air grave. « Vous pourriez peut-être chercher du côté de ces petits hommes verts, hein ? »

Il s’efforçait toujours de trouver une réponse quand Hana vint m’inviter à danser. Elle avait choisi avec tact un morceau lent et, une fois sur la piste, nous pûmes tourner posément parmi les autres couples dans un vacarme de musique et de conversations. « Vous êtes magnifique », dis-je. Elle portait une jupe blanche et un chemisier bleu. Je me penchai pour lui poser un baiser sur la joue, ratai un pas et l’embrassai trop brutalement.

« Merci.

— Mais je ne comprends pas ce mariage. C’est une cérémonie archaïque, cela n’a pas de sens à notre époque. J’aurais cru que vous auriez un peu plus de jugement. Vous êtes deux fois plus intelligente que Bill… »

Elle me repoussa ; je vis son expression peinée et pris conscience de ce que je venais de faire. Je la rattrapai désespérément et dis : « Attendez, Hana, excusez-moi, s’il vous plaît. C’était idiot de dire ça, je suis vraiment désolé. Je… je ne suis pas bien. J’ai trop bu de champagne. » Elle hocha une fois la tête, les yeux baissés. « C’est simplement que vous êtes la meilleure de mes étudiants, Hana. La seule qui n’ait jamais marché dans les mensonges de Satarwal. Et je me fais du souci pour vous. Ils peuvent prendre tout ce que vous faites et le retourner. Vos victoires vous sont arrachées et utilisées avec autant d’efficacité que vos échecs. Tout peut leur servir. Il faut rester vigilante. Ne les laissez pas vous avoir, Hana… vous êtes trop bien pour ça, trop jeune, trop intelligente.

— Non, docteur Nederland. Je ne me laisserai pas faire. Mais merci pour l’avertissement…

— De rien ! Cela fait partie de mon devoir de professeur. Vous êtes la meilleure et je dois vous enseigner ce que j’ai appris. » J’essayai de lui donner un autre baiser ; elle se raidit. Bien sûr. Un ivrogne qui venait lui donner des conseils et lui faisait des avances à sa propre réception de mariage. Répugnant. Je m’en rendis compte et me reculai, consterné. Hana s’arrêta de danser et m’adressa un bref coup d’œil apitoyé. Je fus soulagé de voir McNeil intervenir… il ne savait pas non plus danser et devait profiter des morceaux lents. Je me dirigeai vers le buffet, tout étourdi.