Je vidai encore quelques verres et sortis. J’avais le moral à zéro. Je baissai ma capuche ; le froid m’éclaircit les idées, mais je me sentais toujours aussi cafardeux. Je levai les yeux vers le soleil de bronze et son cortège de miroirs. Quand j’avais fui Alexandrie, j’avais espéré échapper à cette impression ; New Houston m’avait semblé mon foyer, ma vraie vie, mon vrai travail. Mais rien ne changeait, où que j’aille ; ici, mon travail était tout aussi inutile, ma vie tout aussi vide. Partout où j’irais, il en serait de même. Je me rappelai la fin du poème de Cavafy, « La ville »…
Je me sens parfois si fatigué.
Le chaos – zones d’effondrement caractérisées par des étendues désordonnées de courtes vallées rocailleuses et de petites chaînes de collines.
Nous quittâmes New Houston dans six gros véhicules d’exploration et deux petites voitures tout-terrain pour nous diriger au nord vers le chaos d’Aureum, la région marquée de points rouges sur la carte trouvée dans la voiture qui avait servi à la fuite d’Emma. Hana, Bill, Xhosa et Heidi étaient avec moi dans la voiture de tête, accompagnés d’une certaine Evelyne, déléguée du bureau de l’Inspection à Coprates, qui nous servait de navigateur. Nous roulions sur la plaine dans la douce lumière de l’aube des miroirs : les quatre disques brillants des réflecteurs solaires projetaient une lumière blanche, le ciel était doré, la plaine était ambrée, parsemée d’ombres portées par chaque caillou, chaque gravier. Nous entendions à la radio le bavardage des autres voitures, mais dans la nôtre c’était le silence. Nous passâmes auprès d’un poteau d’acier qui surgissait de la plaine comme un des os d’Ozymandias ; Evelyne l’identifia comme un vestige d’un ancien pipeline. Elle suivit un alignement de ces poteaux vers le nord.
Plus tard dans l’après-midi, nous tombâmes sur une route. Sur terrain cratérisé, les routes sont faciles à construire ; il suffit de faire passer une voiture munie d’une lame de chasse-neige qui dégage une voie en rejetant le régolithe meuble en remblai de chaque côté. « Elle va nous mener presque jusqu’au bout », dit Evelyne. Je me retournai pour voir les autres voitures nous suivre ; notre caravane soulevait de grands panaches de poussière qui dérivaient vers l’est. Nous passions entre des cratères si anciens que leurs remparts étaient de simples monticules arrondis ; la route franchissait de temps en temps un de ceux-ci. Du haut de ces légères élévations, nous voyions la plaine tavelée s’étendre uniformément jusqu’à un horizon rectiligne, huit ou dix kilomètres plus loin.
Sur la route, nous avancions bon train. Nous établîmes le camp au bord de celle-ci, puis, tôt dans la matinée du lendemain, nous la quittâmes et prîmes à l’est pour longer par le sud Eos Chasma et toute l’extrémité du système de Marineris. Plus tard dans la journée, nous atteignîmes les abords d’Aureum. La plaine plongeait par segments inégaux et aussi loin que nous puissions voir vers le nord s’étendait un territoire ravagé, un sol qui s’était effondré sur lui-même. Comme Aureum était une cuvette, plus basse de deux kilomètres ou davantage que les plaines environnantes, nous y voyions très loin vers le nord – peut-être à quarante kilomètres – et tout y était bouleversé comme entre les lignes d’une guerre de titans. Ce spectacle m’abattit ; comment pourrais-je parvenir à trouver le refuge des rebelles dans un tel délire topographique ?
Mais la carte de la voiture d’Emma me redonna du courage. Et, tandis qu’Evelyne nous faisait descendre un vaste plan incliné vers le chaos, je m’aperçus que les petites vallées avaient un fond relativement plat, même si parfois le passage de l’une à l’autre était rétréci et escarpé. Mais il ne semblait pas impossible d’y progresser.
Les autres voitures nous suivirent : carrosseries de métal vert à l’habitacle transparent avec une grosse roue à chaque coin. Lorsque la semi-obscurité engendrée par les ombres fit place à la vraie pénombre du crépuscule, nous nous arrêtâmes dans un étroit défilé pour monter les tentes. Evelyne dit que nous étions de nouveau sur une route qui menait à une ancienne station de pompage. Je me retirai malgré tout sous ma tente pour déplier la carte d’Emma. La réalité d’Aureum m’angoissait ; je désirais me rassurer avec sa représentation à l’inévitable ordonnancement. Sur la bordure méridionale d’Aureum se trouvaient trois stations de pompage installées où elles pouvaient le mieux exploiter ce qui restait d’une nappe d’eau souterraine. Toutes trois avaient jadis été de petites colonies autosuffisantes qui envoyaient l’eau vers les plateaux arides de Tharsis. Une des stations de pompage avait sans doute servi de relais sur le chemin du refuge secret car construire quelque chose d’assez grand dans le chaos avait dû nécessiter plusieurs allers et retours. La station vers laquelle nous dirigeait Evelyne était la plus proche du point rouge au centre de la carte.
Nous atteignîmes la station de pompage tard dans la journée du lendemain. Elle consistait en deux serres de plastique, effondrées sous le sable, et cinq petits blockhaus de brique. Ses constructeurs avaient utilisé un système ingénieux : les vieux séparateurs Johnson mélangeaient de l’eau chaude à la terre pour libérer l’oxygène du sol ; on ajoutait à la boue ainsi créée un fixatif afin de faire des briques de terre crue avec lesquelles était édifié le complexe. Ce dernier était installé au sommet d’un des blocs en forme de mesa visibles un peu partout dans le chaos.
Nous montâmes une étroite rampe et sortîmes des voitures pour mener nos investigations. Un autre vestige de la Sédition. Les bâtiments de brique avaient l’air encore assez ordinaire pour rendre surprenantes les vitres cassées. Toutes les portes étaient ouvertes. L’intérieur était rempli de sable et de poussière. Je décidai que nous pouvions en déranger un et nous y entrâmes. Dans les placards de la cuisine s’entassaient récipients et casseroles, les tiroirs étaient pleins d’assiettes et de couverts. Pas de nourriture. C’était bizarre. Je ressortis et traversai la petite cour délimitée par le cercle de bâtiments. Xhosa était déjà en train d’essayer la vieille pompe. Le générateur était encore en état de marche. Nous n’allions pas tarder à savoir si les mécanismes de fonte, de filtrage et de pompage fonctionnaient toujours.
Nous montâmes les tentes dans la cour et, pendant que les autres fouillaient le site, je passai les deux jours qui suivirent à visiter le dédale de rocs et de vallées au nord. Je ne trouvai tout d’abord rien. Avec l’enrichissement de l’atmosphère, les traces de pneus qui se seraient auparavant conservées pendant un million d’années seraient à présent recouvertes. Je progressais en éventail, explorant les défilés d’ouest en est en revenant régulièrement à la station pour me réorienter. Je laissais des repères sphériques verts pour marquer mon passage ; je retombai plus d’une fois sur eux.
Mais je ne trouvai pas trace de route avant le quatrième jour. J’avais entrepris l’exploration d’un long canyon en pente douce qui prenait son départ vers le nord-est, deux vallées à l’est de celle qui menait à la station. Je m’étais arrêté pour examiner une ficaire tibétaine qui poussait entre deux pierres. J’avais vu beaucoup de lichens et de mousses alpines, mais la ficaire avait attiré mon attention. Ces cuvettes devaient renfermer beaucoup d’air et d’eau pour abriter une telle forme de vie. En relevant les yeux de la plante en coussinet, je m’aperçus que le fond du canyon était creusé de deux dépressions parallèles, comme des ornières presque comblées. À l’aide de ma petite balayette, je dégageai quelques centimètres de sable fin qui révélèrent une trace de pneu bien nette. Nos voitures laissaient des traces fort semblables. Je suivis les ornières le long du canyon, puis dans une vallée qui serpentait entre les collines à perte de vue ; la lumière déclinant, je regagnai la station.