Ce soir-là, je ne réussis pas à dissimuler entièrement mon excitation. Je me servais de ma fourchette comme pour écraser des fourmis. À la fin du repas, je dis : « Je vais prendre une voiture tout-terrain pendant quelques jours pour aller en reconnaissance vers le nord. »
Bill et Xhosa échangèrent un coup d’œil. Hana fronça les sourcils.
« Il est possible que certains des occupants de cet endroit soient partis vers le nord quand il a été abandonné. C’est une hypothèse hasardeuse et je ne veux pas déranger le travail qui s’accomplit ici, mais j’aimerais suivre des traces que je viens de découvrir. Ce ne sera pas long.
— Il serait plus prudent d’y aller en groupe, suggéra Xhosa. Nous pouvons nous passer de quelques personnes.
— J’y vais seul. » Et je commençai à sentir combien le pouvoir peut corrompre. Il rend les choses si faciles. D’un autre côté, même si j’avais l’autorité, ils avaient les moyens de me désobéir et m’empêcher de partir. L’autorité doit s’appuyer sur la force pour être effective. J’ajoutai donc : « Ne vous faites pas de souci. Je conduisais ce genre de véhicules avant même que vous soyez nés.
— Nous n’avons pas trop d’air, dit Bill.
— Remettez le séparateur Johnson en marche, alors », dis-je d’un ton rogue. « Je n’en prendrai pas beaucoup.
— Il est facile de se perdre, là-dedans, dit Xhosa. Il serait plus prudent que je vienne.
— Il n’y aura pas de problème. »
Hana me posait une question muette. Je répétai à son intention : « Il n’y aura pas de problème. Je veux juste aller jeter un coup d’œil par là-bas. »
Elle acquiesça à contrecœur. Xhosa avait l’air soucieux ; Bill fronçait les sourcils comme s’il se demandait s’il allait accorder sa permission. Contrarié, je dis : « Aidez-moi à préparer une voiture. »
Xhosa m’aida à remplir un compartiment de la voiture de balises sphériques vertes. « N’hésitez pas à vous en servir, dit-il. Nous garderons le contact radio avec vous. »
C’était l’aube des miroirs, je ne pouvais déchiffrer son expression dans la pénombre. Nos souffles produisaient des panaches de vapeur qui tombaient en givre. Bill surgit d’une tente en compagnie d’Hana et cette dernière s’approcha de moi. « Vous ne devriez pas faire ça », me dit-elle. Puis à Xhosa : « Ce n’est pas prudent. Nous devrions l’empêcher de partir…
— Vous ferez ce que je dis », criai-je ; puis, gêné de mon éclat, je terminai mes préparatifs en marmonnant et en évitant le regard d’Hana. Je montai dans le petit tout-terrain sans répondre à leurs adieux et descendis le plan incliné. Je me sentais idiot.
Faire franchir à ma voiture les deux crêtes qui me séparaient de mon canyon fut assez facile, après quoi je suivis la piste estompée. Les roues de ma voiture s’adaptaient presque aux ornières. La radio coupée, je sentis mon âme s’épanouir et poussai un cri de joie. J’étais sur la piste d’Emma et des rebelles. Je me promis que si je les trouvais, je me joindrais à eux pour ne jamais revenir.
Les traces étaient faciles à suivre, il me fallut moins d’une heure pour parcourir mon chemin de la veille. À partir de l’endroit où j’avais fait demi-tour, la vallée continuait sur quatre ou cinq kilomètres et les ornières parallèles en suivaient le fond. Le lit d’un petit torrent, creusé entre-temps, courait entre elles et les recoupait parfois ; il était par endroits empli de glace couleur de jade, le plus souvent à sec. Mais les ornières demeurèrent visibles jusqu’à ce que je sois parvenu dans un canyon en cul-de-sac. Là, les ornières disparaissaient. Je passai en marche arrière et, au premier col dans le flanc de la vallée, je les revis qui franchissaient le passage, profondément marquées. Je maudis mon inattention, mais modérément, étant donné qu’elle n’avait pas eu de résultat néfaste. Je laissai une balise verte avant de tourner.
Au-delà de la passe s’étendaient des collines échangées comme des dunes ; la route vers le nord n’était pas évidente. Sur ce terrain accidenté, je suivis à petite vitesse les traces pour déboucher dans une région où des blocs massifs étaient séparés par d’étroits canyons et défilés qui permettaient, parfois, le passage. Apparemment le long canyon du début et la vallée qui le suivait faisaient partie de la zone frontière ; je me trouvais maintenant dans le chaos proprement dit. Je ne pouvais guère voir à plus d’un kilomètre en toute direction, et souvent moins. C’était comme si je m’avançais dans les rues jonchées de décombres d’une cité de jaspe ou de silex détruite par une catastrophe sismique. Je suivais au pas les traces de pneus presque imperceptibles et il me semblait que si je ne les perdais pas, c’était qu’il n’y avait pas d’autre route dans ce labyrinthe. Mais tous les kilomètres, trois ou quatre solutions s’offraient à moi : je m’arrêtais à chaque embranchement, examinais les diverses routes possibles et en concluais que j’avais perdu la piste ; puis, au loin, un alignement de pierres, ou une légère dépression, ou deux lignes parallèles invisibles de près m’apparaissaient et je repartais dans le ronronnement du moteur électrique. À chaque croisement ou bifurcation, je sortais le bras robot pour déposer une balise verte sur le sable compact. Lorsque je me retournais, je pouvais presque toujours en apercevoir une.
À mesure que j’avançais vers le nord, la taille des blocs gigantesques s’amenuisait – ou bien les défilés étaient moins profonds – et quelques kilomètres plus loin les canyons remontaient à leur hauteur. Je conduisais sur une plaine fracturée, une sorte de plateau craquelé entouré de collines dentelées guère plus hautes que lui. C’était comme si le labyrinthe s’était inversé : des crêtes peu élevées s’entrecroisaient en tous sens sur le plateau qu’elles divisaient en étangs gelés et en congères de sable. La progression sur ce terrain était difficile et les traces le contournaient par l’ouest. Elles me menèrent à un autre plateau parcouru de fissures et de crevasses, si bien que pour continuer vers le nord elles devaient décrire de grands S. Là, je commençai à rencontrer des difficultés. Le sol était exposé à tous les vents, dans les fissures stagnaient des mares gelées entourées d’herbe de Syrtis glacée, de touffes d’arénaire et d’androsace, de jonc à feuilles cassantes et de rochers constellés de plaques de lichen multicolores. Dans cet étrange paysage arctique, les traces étaient impossibles à distinguer. Je revins vers l’endroit où j’étais sûr de les avoir vues pour la dernière fois – sur l’une de ces crêtes de gravier qui coupaient la plaine – mais une fois là, les traces de ma propre voiture avaient défiguré le terrain et je n’en vis pas d’autres. Aucune autre direction ne semblait possible ; virer à droite ramenait à la plaine sillonnée de crêtes, tourner à gauche me faisait retomber dans le labyrinthe d’où les anciennes traces avaient réussi à sortir. La route avait vraisemblablement traversé le plateau crevassé sur lequel j’étais arrivé, mais l’érosion et les sédiments du siècle écoulé avaient détruit la piste.