J’étais donc livré à moi-même. Mais je répugnais à l’admettre. Je quittai la voiture et continuai à pied, inspectant chaque passage entre les fissures en quête d’une route. Rien. Le fouillis de pics hérissés, au nord, avait pu suffisamment protéger la route pour qu’elle réapparaisse dans un canyon – du moins l’espérais-je en roulant vers le nord, zigzaguant pour éviter les crevasses dans la lumière déclinante. Lorsque les blocs commencèrent à tacheter le plateau comme d’immenses roches erratiques d’une sombre moraine, je ralentis pour épier les alentours. Je ne vis qu’une plaine caillouteuse, qui se transformait en bouches de canyons à mesure que les blocs se faisaient plus nombreux et plus serrés. Je m’engageai précautionneusement dans l’une d’elles ; sans raison, je levai les yeux vers la paroi de gauche du canyon naissant et là, mordant le roc comme trois fissures, il y avait une flèche : Je ris tout haut. « Merci beaucoup, dis-je. Je n’en demandais pas plus. » Je poursuivis ma route, mais constatai immédiatement que les ombres de cette fin d’après-midi obscurciraient tout signe de piste. Je rebroussai chemin jusqu’à la plaine pour profiter de la vue pour la soirée et dressai mon camp au bord d’une mare gelée. Les miroirs du soir piquetaient de têtes d’épingles le ciel lie-de-vin. Je fis chauffer du bouillon de bœuf, y trempai quelques biscuits salés. Après manger, je bus à petites gorgées un gobelet de cognac et localisai ma position sur la carte. La plaine fissurée était clairement indiquée, îlot de terrain plus accidenté. Le point rouge était encore à bonne distance, vers le nord. Le ciel vira au cassis, les miroirs grimacèrent au bord de l’horizon comme une rangée de dents noircies. Les étoiles se mirent à luire jaune, transformant en planisphère le dôme transparent de la voiture. Dormir se révéla difficile. Tard dans la nuit, je me réveillai en sursaut ; je savais que je venais d’avoir une longue conversation avec Emma, une conversation cruciale. Qu’avez-vous à m’offrir ? disait-elle. Je cherchai à me rappeler ; le chaos sous la lumière des étoiles, immense fouillis de noir et gris, me désorientait, et même les derniers mots d’Emma s’enfuirent. Mon rêve entier oublié. Et tant de choses de nos vies éveillées se perdent de la même façon. Je ressentis un éclair de douloureux chagrin devant la vie que nous menons, tout ce que nous traversons sans jamais pouvoir retourner en arrière.
Quand vint l’aube des miroirs, j’avalai des céréales, puis à l’aube proprement dite je mis la voiture en marche et m’engageai dans le canyon indiqué par la flèche, bien décidé à retrouver la piste. Le canyon menait à un autre dédale de pierre avec, à chaque coude, un embranchement qui pouvait être un chemin vers le nord ; mais il n’y avait aucune trace pour me montrer la route à suivre. Je revins vers la flèche et réfléchis à ce que je devais faire. D’après la carte, il me semblait pouvoir gagner le point rouge par mes propres moyens. C’était à soixante ou soixante-dix kilomètres, et le terrain qui m’en séparait ne paraissait guère différent de la région que j’avais déjà traversée. La matinée était déjà avancée et je n’avais pas une réserve inépuisable d’air ; en fait, j’avais le choix entre continuer sans piste à suivre ou faire demi-tour.
Je décidai donc d’aller de l’avant. Le reste de la matinée, j’avançai à bonne allure vers le nord. La cité de pierre dévastée où je pénétrai semblait avoir éclaté en « blocs d’immeubles » hexagonaux : un virage de trente degrés sur la droite suivi du même sur la gauche me ramenait régulièrement à une intersection en Y où la même alternative se présentait à moi. Puis une longue faille me permit de rouler plein nord sur plusieurs kilomètres en ne m’arrêtant que lorsqu’il me fallait manœuvrer pour franchir des éboulis. Je retrouvais le moral, et avec lui mes espoirs (accompagnés d’une touche d’appréhension) : j’allais peut-être atteindre la région du point rouge dans la journée.
Mais j’avais oublié que les cartes ne représentent pas la réalité du territoire. Il aurait été plus à propos de laisser un blanc à la place du chaos d’Aureum, avec pour légende : « Terra incognito – ici règne le chaos – aucune carte ne peut en rendre compte et rester fidèle. » Car, où la carte indiquait que je pouvais poursuivre au nord en descendant vers le centre du chaos, au fond de cette énorme cuvette, je m’enfonçais dans une étroite vallée…
Et cette vallée se terminait par un à-pic. La dénivellation n’était pas très grande, mais elle l’était suffisamment – dix ou douze mètres – et s’étendait à perte de vue à l’est comme à l’ouest. La région entière s’affaissait d’un seul coup.
Je sortis rageusement la carte. La région concernée était entourée d’une courbe de niveau… En fait, de deux lignes parallèles qui dessinaient un trait noir que j’avais pris pour un simple contour. Dégoûté, je jetai la carte par terre. Courbes de niveau ou non, la falaise était là ; je ne pouvais pas mener plus loin la voiture.
Je restai près d’une heure assis dans la voiture à réfléchir. Puis j’entassai des provisions dans le chariot de survie, remplis son réservoir d’eau, chargeai à fond d’oxygène ma combinaison de sortie ; cent heures au débit minimum. Je disposai dans les coffres : carte, tente de bivouac, lampes, etc., puis sortis le chariot de la voiture. L’air froid se rua dans mes poumons, mais il était plus chaud que je ne m’y étais attendu ; il y avait plus d’air dans cette cuvette que je n’en avais l’habitude.
Le coffre de la voiture renfermait une échelle de corde et un grand carré de nylon vert tilleul. Je me servis de l’échelle pour descendre le chariot au pied de la falaise. Je disposai des rochers à deux coins de mon drapeau vert et fis basculer l’autre bout par-dessus le bord du précipice. Puis je descendis le long de l’échelle. Le drapeau était bien visible sur le flanc de la falaise, j’ancrai ses deux coins inférieurs avec de la corde afin que le vent du nord ne le fasse pas remonter. Satisfait, je jetai un dernier coup d’œil à la carte, enfouis celle-ci dans ma poche et me mis en route en tirant le chariot derrière moi.
À présent aucun défilé n’était trop étroit, aucune passe trop abrupte. Je me dirigeais presque droit vers le nord. Selon la carte, le point rouge était à environ quinze kilomètres, de sorte qu’il me fallait faire vite. Mais je m’étais mis en route tard dans la journée, le soleil ne tarda pas à se coucher et je dus profiter des miroirs du soir pour sortir la tente et la gonfler. Cela fait, je me glissai par le petit sas et tirai le chariot à ma suite. Je me préparai un repas que je mangeai rapidement, comme si j’allais pouvoir me remettre en route dès que j’aurais fini.
La nuit était couverte. Dans les trouées, les étoiles scintillaient et Deimos filait vers l’est comme un présage. Je ne pouvais pas dormir ; les heures passaient ; je fus surpris de me réveiller pour m’apercevoir que j’avais somnolé dans l’aube des miroirs. Je me glissai hors de la tente et le brusque contact de l’air glacé raviva mes esprits. Un peu après que j’eus rangé la tente dans le chariot, le soleil se leva et je repartis.
Les heures passaient et il n’y avait pour moi rien d’autre au monde que ce labyrinthe de canyons et la carte. C’est une forme de grâce que de s’identifier à une tâche : il devient possible de croire en des finalités puisqu’il n’existe rien d’autre. À chaque embranchement de ce système gigantesque de failles je sortais la carte et faisais mon choix. Le soleil réchauffait l’atmosphère et, sur les touffes d’herbe de Syrtis, la glace se changeait en gouttes d’eau qui étincelaient comme des prismes. Les glaçons suspendus aux rochers fondaient et la surface des mares gelées était lisse et glissante. Genévriers et brins d’herbe poussaient dans les fissures, des bouquets de saxifrage et de gentiane me surprenaient de leurs couleurs. Il était parfois délicat de comparer le territoire à la carte, celle-ci était à trop petite échelle pour mes besoins. L’estimation des hauteurs et des distances était difficile dans cet air dense et ambré ; à certains moments j’y voyais à quinze mètres, à d’autres j’embrassais tout le chaos du regard. Ce qui semblait des montagnes dans le lointain se révélait souvent n’être que des rochers derrière la crête la plus proche, et vice versa. Chaque estimation de ma position par rapport à un point de la carte était plus approximative que la précédente – mais, au cours de l’après-midi, je grimpai au sommet d’un gros rocher pour regarder autour de moi et la vue que j’avais correspondait parfaitement à un point de la carte situé à cinq ou six kilomètres au sud de mon but. Rassuré, je me remis en marche.