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Le terrain remontait devant moi et hisser le chariot sur les terrasses de pierre devenait difficile. Les miroirs du matin s’étaient couchés et le soleil était sur le point d’en faire autant quand je m’assis dans un étroit défilé pour me reposer. Je venais à peine de reprendre mon souffle quand je vis un signe de piste juste devant moi dans le sable. Quatre pierres plates superposées. « Bien sûr ! » m’exclamai-je. Je me mis à genoux pour l’examiner. Fait de main d’homme. Je poussai un sifflement sonore et, abandonnant le chariot, j’explorai les deux bouts du défilé, à la recherche d’une autre balise. Je ne trouvai rien. « De quel côté ? » dis-je. Je me sentais soudain libre de parler. « Personne ne place un seul repère… où est le suivant ? » Dans les deux sens, je ne voyais rien qu’une étendue chaotique de pierres, un fouillis de marron, de noir et de rouge. « Bizarre. L’ordre saute aux yeux, je devrais voir deux tas de pierres, un devant, un derrière. » Mais l’autre s’était peut-être écroulé, ou avait été recouvert. Ou bien j’étais censé continuer dans la même direction et quand la route tournerait un autre tas se montrerait. « Oui. Continue, tu vas voir un signe. »

J’étais fatigué. Le temps que je retourne auprès du chariot, le soleil s’était couché et je ne pus rien faire d’autre que monter la tente et m’insinuer à l’intérieur avant la nuit. Je me fis encore de la soupe, avalai du cognac et me penchai sur la carte afin de déterminer une route pour le lendemain, puis je m’allongeai dans mon sac, les yeux fixés sur les nuages bas et sombres. Je ne réussis pas à dormir, sauf par à-coups à l’approche de l’aube. Je rêvais et oubliais mes rêves au réveil.

Le lendemain matin, j’étais ankylosé et il me fallut un certain temps pour lever le camp. Avant de me mettre en route, je partis en reconnaissance aux alentours et découvris un autre empilement derrière une crête escarpée à l’est de mon défilé. Le sable s’était accumulé autour de lui, au point de le faire ressembler à un tas de graviers recouvert de poussière, mais il était là, couvert de lichen. Je repassai la crête pour rejoindre le chariot. Le nouveau repère indiquait une route différente de celle que j’avais déterminée la veille au soir, mais une carte au millionième n’allait pas m’être d’une grande aide arrivé dans les environs immédiats du point rouge, et le repère pouvait faire partie d’une piste qui menait droit vers lui. Je hissai donc le chariot par-dessus la crête et faillis me tordre la cheville. « Je n’y arriverai jamais. » La tendinite de mon genou me faisait atrocement souffrir, mais je ne m’en occupais pas. Je laissai le chariot auprès du deuxième repère et partis à la recherche d’un troisième. Je le découvris derrière une autre crête ; c’était un gros tas de pierres mais il s’était renversé d’un côté et ressemblait à un éboulis si on n’y regardait pas de près. Il était malheureux que le terrain soit si accidenté. Mais c’était compréhensible. Les rebelles avaient voulu installer leur retraite à l’endroit le plus inaccessible. Mais il me fallut près d’une heure pour récupérer de mon escalade de la crête. J’augmentai un peu mon débit d’oxygène et me remis à chercher.

Le repère suivant me mena à un étroit couloir en plan incliné me permettant d’escalader une vaste plaque basculée qui ressemblait à un versant de montagne. Soulagé d’en avoir terminé avec les crêtes à franchir, je hissai le chariot le long du plan incliné par étapes de vingt pas entre lesquelles je m’arrêtais pour reprendre mon souffle et mes forces. Il faisait très chaud sur cette pente, du moins du côté où j’étais exposé au soleil. Je fus surpris de m’apercevoir que midi était passé. La sueur sur mon front était agréable. Quand je bougeais la main, je la voyais un peu floue. Je me demandai quand allait apparaître le prochain jalon et repris mon escalade.

J’approchai du sommet avec l’impression que le chaos avait basculé, quand j’aperçus une silhouette qui grimpait devant moi. Mon cœur se mit à cogner violemment, ses battements résonnaient dans mes oreilles. « Hé ! » appelai-je faiblement, puis je rassemblai mes forces pour crier : « Hého ! Héhooo ! »

La silhouette continuait à monter. Elle portait une combinaison avec casque et était presque pliée en deux dans la dernière partie à pic de la pente. Elle était rapide ; je devrais faire vite pour la rattraper. J’augmentai encore mon débit d’oxygène et me mis à poursuivre ce mystérieux compagnon d’escalade. Il disparut au sommet du couloir et, quand je parvins au même endroit, je fus surpris de le voir traverser un plateau qui paraissait relativement horizontal après la paroi que nous venions de gravir.

Les rebelles avaient donc installé leur refuge dans une concentration de collines escarpées au centre du chaos qui leur donnait une vue d’ensemble de la cuvette. Admirable. La sueur qui ruisselait me piquait les yeux ; le monde tremblotait à travers mes larmes. Mon souffle sortait en halètements rauques qui me rendaient difficile de parler. « Ne marchez pas si vite ! Hé, là-bas ! Attendez ! »

Un plissement faisait remonter brusquement puis plonger le plateau. La pente montait vers la droite et formait du côté du plateau une large rampe facile à escalader. Mais des dalles brisées reposaient en strates sur la pente et traîner le chariot de marche en marche n’était pas une mince affaire. Je marinais dans ma sueur, l’épiderme en feu. Au-dessus de moi, sur la crête, l’ombre se dressait, les yeux fixés sur moi. Elle agita la main, me fit signe de la suivre. « Oui, oui », m’écriai-je. Je repris mon souffle. « Mais doucement, eh ! » Elle n’en fit rien, et je dus encore me hâter, perdant du terrain à chaque instant. Un peu plus haut, il y avait un éperon rocheux, découpé sur le ciel, qui indiquait que je franchirais bientôt la crête pour me laisser descendre dans une autre direction. Précautionneusement, je fis pivoter le chariot et calai les roues avec des pierres ; puis je l’abandonnai et dévalai la pente. Bien m’en prit ; même ainsi libéré, j’eus du mal à atteindre le sommet de l’éperon, et, une fois là, je dus me mettre à quatre pattes pour franchir le sommet, qui n’était pourtant pas très haut.

L’éperon franchi, je me trouvai sur un plat qui menait à un pic encore plus élevé. Ma vue s’étendait à des kilomètres à la ronde sur un monde dont la courbure se faisait légèrement concave avec la distance. Nous nous tenions sur une colline bosselée légèrement aplatie, dans le fond de l’immense cuvette d’Aureum. La silhouette se tenait sur le plat et me regardait. La visière de son casque reflétait les rayons rasants du soleil ensanglanté. J’agitai plusieurs fois la main au-dessus de ma tête. La visière se releva et le reflet du soleil disparut ; puis le masque retomba et se teinta à nouveau de rouge. Je titubai pour regagner le bas du plat, me hissai au pied de l’éperon. Mes forces m’avaient quitté. Je pouvais à peine marcher. Magnanime, mon compagnon demeura immobile. Je me présentai devant lui. Il m’observa sans ciller. J’ouvris les bras en croix. « Je suis là. »