Aucune réaction. Je levai la main, laconique, vers son oreille.
« Les casques intégraux ne sont plus nécessaires, dis-je. Il y a maintenant assez d’air pour respirer, pour parler. Vous ne pouvez pas me parler à travers ce masque. »
Aucune réponse. Je levai les bras et mimai le déverrouillage du casque, sans obtenir aucune autre réaction. J’avançai d’un pas, il recula d’autant. Je lui présentai la paume de mes gants ; éreinté, abattu, que pouvais-je de plus ? Peut-être mon compagnon comprit-il ma mimique. Quoi qu’il en fût, il me permit d’approcher. Je m’approchai de lui de biais, de façon à éviter le reflet du soleil, et je vis que c’était Emma.
Elle ressemblait à ses photographies : les yeux bruns, la bouche boudeuse, une mèche ou deux de cheveux châtains. J’en perdis le souffle. « Alors vous avez survécu, murmurai-je. Ô Emma ! C’est moi. Je veux dire, je m’appelle Hjalmar Nederland. Je t’ai trouvée. Je suis venu te chercher. J’ai trouvé ton journal. Je suis venu te retrouver. Je n’ai pas l’intention de revenir, jamais. Rien ne me retient là-bas… » un geste de dédain. « Rien, te dis-je. J’ai tout quitté. »
Elle acquiesça d’un unique hochement de tête, imperceptible, me tourna le dos et s’éloigna le long de la dorsale synclinale en vérifiant par-dessus son épaule si je lui emboîtais bien le pas. Je lui collai aux talons, trébuchant pour ne pas la quitter des yeux. Je ne pouvais rassasier mon regard – Emma Weil ! Là ! Je contenais à peine mon étonnement, ma joie. Sa démarche même était rapide ; je devais lutter pour suivre son rythme de coureuse, mais je me sentais fort. J’y arriverais.
Mais avant que nous eussions atteint le point culminant de la dorsale, le soleil s’était couché et nous naviguions dans la pénombre du quatuor du soir. Sa visière n’était plus que verre et son fin visage se dessinait nettement. Je lui indiquai à nouveau qu’elle pouvait enlever son casque ; elle refusa d’un signe de tête. Elle avait l’air plus âgée, à mon grand plaisir ; elle avait l’air d’une femme de mon âge, dans son quatrième siècle, avec les rides et l’expérience et les yeux de la sagesse. Elle me conduisit par la main sur la dernière pente menant au sommet et je vis qu’il y avait sous le dernier repaire de pics rocheux un espace entièrement libre. C’était une nef sans murs, où elle me fit entrer. Le sol était pavé de dalles régulières et un cercle de colonnes cannelées se dressait seul sur le roc, deux fois plus haut que nous. Ces piliers supportaient un toit parfaitement plan sur lequel reposaient les blocs dentelés de la clef de voûte.
Emma sourit de mon évident étonnement et me conduisit entre deux colonnes jusqu’au centre du… pavillon. La lumière des miroirs crépusculaires baignait cette alcôve, et les ombres des piliers la cernaient. Le chaos s’étendait à nos pieds, déchiré d’ombre et de lumière en un fantastique éboulis de rochers.
« Où sommes-nous, demandai-je. Est-ce votre poste de guet, invisible de l’extérieur ? Est-ce un temple, proche de votre refuge ? »
Elle approuva du menton.
Je traversai la pièce jusqu’à sa limite nord, à l’opposé du point où j’étais entré. Une deuxième rampe descendait dans l’ombre. Je m’assis sur le rebord du dallage, repu de fatigue, de bonheur. Emma s’approcha de moi, posa la main sur ma capuche. « Je comprends maintenant pourquoi vous restez ici, dis-je. Ce n’est pas par crainte du Comité. C’est cet endroit. Vous avez Mars comme nous aurions toujours dû l’avoir. Un temple grec d’où contempler le monde, une sculpture lentement ciselée contrôlée par la planète. Et la vie – les mousses et les lichens, les crassules et l’herbe de Syrtis, les primevères et les androsaces – n’est-ce pas merveilleux de voir comme elle s’accroche autour des trous d’eau ? Tout ce qui peut pousser au milieu de cette désolation. Et bientôt il y aura des bouquets d’arbres… des genévriers martiens, les avez-vous vus ? Ô Emma !… quel monde est le vôtre ! Quel monde ! »
Elle me prit le bras, me releva et me fit descendre de quelques pas vers la corniche nord. Comme je commençais à me demander ce qu’elle me voulait, elle montra du doigt le territoire qui s’étendait à nos pieds. Sous le ciel indigo, je ne distinguai tout d’abord rien, puis je vis ce qu’elle montrait et pensai qu’elle devait avoir entendu ce que j’avais dit. C’étaient des fleurs alpines qui poussaient dans les interstices du rocher : gentiane et saxifrage, primevères et rhubarbe tibétaine, pâles petites taches de couleur dans la lumière déclinante.
Je relevai les yeux : elle était partie. Puis je l’entrevis qui descendait rapidement le long de la crête. Je m’élançai à sa suite en lui criant d’arrêter. Je trébuchai, perdis du terrain. « Emma, ne pars pas. Ne pars pas. »
Il faisait nuit. Je ne la voyais plus. Sa réserve d’air était peut-être épuisée. J’essayai de revenir vers la dorsale, ne la retrouvai pas. Je ne pourrais jamais revenir au chariot. Je remontai lentement l’épais tissu du masque protecteur sur mon nez et baissai les lunettes de ma capuche. Je branchai le chauffage de ma combinaison et me remis à grimper jusqu’à ce que je ne puisse plus faire un pas. Alors je m’étendis. Je ne savais pas si je survivrais à la nuit.
Couché à l’abri d’un rocher, je me dis qu’elle avait dû épuiser son air. Ou bien c’était une épreuve destinée à éliminer les plus faibles. Elle reviendrait me chercher au matin. Puis je sombrai dans l’inconscience.
Plusieurs fois au cours de la nuit, je fus réveillé par le froid pénétrant, mais je me contentais de me retourner et je me rendormais. Le froid finit par vaincre même mon épuisement, je m’assis, tout ankylosé, pliai les doigts et les bras pour les réchauffer. Je ne savais pas quelle heure il pouvait être. La nuit me semblait déjà avoir duré des années. Et je ne pouvais rien faire d’autre qu’attendre.
L’aube sur le chaos. Archimède, le premier réflecteur solaire, surgit au-dessus de l’horizon et le monde passa du noir au gris ; puis les deux miroirs suivants parurent, et le dernier, complétant la formation en diamant des miroirs du matin. Dans l’aube des miroirs, le chaos était gris, coiffé d’un ciel perlé. Il faisait très froid. J’avais mal à la gorge, une migraine lancinante.
Une heure plus tard, le soleil se leva et sa vive lueur jaune coula sur le sol comme un colloïde. Je me levai et escaladai la crête, très lentement ; mais elle semblait me mener à un éperon différent. Lorsque je parvins au sommet, je n’y fus pas accueilli par un pavillon surmonté d’un dolmen, bien que ce fût une colline au dos largement aplati. Je traversai pour aller examiner l’autre éperon, pensant que je pouvais les avoir confondus dans la pénombre. Mais il s’agissait aussi d’une colline ordinaire ; et au bas de la corniche qui partait vers le sud se trouvait mon chariot.
Je le rejoignis et bus un litre d’eau avant de manger un morceau. Par curiosité, je remontai sur la colline et inspectai les deux éperons à la recherche d’indices. Il semblait possible que les colonnes se fussent enfoncées dans la colline, ramenant les rochers à leur emplacement normal. Mais je ne pus trouver trace de discontinuité à leur base. Je vis bon nombre d’empreintes de pas, en dépit de tout, et malgré l’étrange disparition d’Emma, la veille au soir, j’étais encore relativement persuadé que son refuge était proche. Peut-être qu’une inspection des canyons qui entouraient la colline…
Je consultai les jauges sur la console de mon avant-bras et m’arrêtai court. Ma réserve d’oxygène était basse, il ne me restait que trente-cinq heures au débit minimum ! Je ne parvenais pas à le croire. J’avais dû en consommer beaucoup pour survivre à la nuit, mais comment avais-je pu la laisser arriver si bas sans y faire attention ?