Mais si je trouvais le refuge, cela n’aurait pas d’importance.
Je restais debout, indécis, entre les deux pics. Tous deux de roc bien solide. Mais les colonnes pouvaient avoir été rétractables, le refuge proche, Emma à court d’oxygène, décidée à tester ma résolution, ma volonté…
Je secouai la tête. J’avais peur de prendre le risque. Je m’éloignai à reculons du plus grand éperon, celui du nord, rechignant à m’en détourner. Le refuge pouvait se trouver juste en dessous de lui, une forteresse sous la montagne !
Je m’en arrachai, rejoignis le chariot et entrepris la tâche fastidieuse de le descendre le long de la grande crête.
Je ne tardai pas à m’apercevoir que la longue marche de la veille et ma nuit à découvert m’avaient vidé de mes forces. Le chariot ne cessait d’essayer de m’échapper pour dévaler la pente et quand j’eus réussi à l’amener en bas de cette épuisante descente, le traîner plus loin était presque trop pour moi. Ma randonnée se transforma en âpre lutte pour tirer ce chariot à travers la jungle de pierre.
Le grand soleil et sa nichée de miroirs flamboyaient dans le ciel au point que celui-ci semblait en feu. Le monde entier, pierre et ciel, rutilait de toutes les nuances de rouge et chaque caillou, chaque gravier de mon chemin palpitait au rythme de mon cœur, comme si je marchais dans mon propre corps sur une plaine raboteuse, langue ou rétine. L’homme transformé en planète. Les mares brillaient d’un éclat blanc et je m’agenouillai, rongé par la soif, pour lécher la pellicule d’eau au-dessus de la glace. Autour d’une de ces mares, des bouquets d’herbe de Syrtis crevaient leur gangue de glace pour se dresser comme des miracles de verdure sur la rocaille. Je m’arrachai à leur contemplation hébétée et me remis en marche ; j’errais à travers le chaos tandis que le grand poème de l’hiver tournait follement dans ma tête.
Perdu dans un des dédales de canyons, accablé par la fatigue et la migraine, je vérifiai ma jauge d’oxygène et me demandai si ma folie m’avait conduit à la mort. Cette pensée stimula chaque cellule de mon être comme un aiguillon, je bus encore un peu et vérifiai la boussole de mon chariot. Je sortis même la carte et essayai de la consulter, mais je finis par la rejeter et ris faiblement. Une carte du chaos ! Quelle drôle d’idée !
Quelque chose cédait au cœur de la planète et une masse énorme se soulevait sous Tharsis. Cela bouleversait le sol aux alentours, des fissures apparaissaient, dont la plus grande était le gigantesque système de canyons de Valles Marineris. À grande profondeur, l’eau s’écoulait à travers le régolithe labouré et s’accumulait à l’extrémité des canyons en vastes nappes souterraines. Tharsis continuait à se soulever, la pression continuait à s’exercer sur les nappes souterraines, de même que les fractures de la croûte s’étendaient, et finalement les nappes jaillissaient à la surface en quantités énormes. Le sol se creusait de grands canaux au nord et à l’est ; et le terrain situé au-dessus des cavités souterraines ainsi évidées s’effondrait pour former le chaos.
Et c’était là que j’avais abouti. C’était la seule carte que nous ayons. La mort est mère de la beauté, disaient les anciens poètes ; mais je crois qu’ils mentaient pour se consoler à la perspective de leur fin prématurée. Je sentis ce jour-là le poids de la mort sur mes épaules et toute cette étendue de pierre, l’éclat des soleils dans le ciel de calcédoine, étaient réduits à néant. Le seul paysage à garder une signification était celui des prochains pas. Chaque goulée d’air dans ma gorge à vif me faisait l’effet d’une plante occupée à transformer le roc en racine. Mon nez, ma gorge et mes poumons en feu engloutissaient le monde avec une soif inextinguible. Si jamais je cessais de boire cet air, je mourrais : je sentais au plus profond de mon être cette âpre et froide réalité. Mourir était devenir si malade que le corps tombait en panne, irrémédiablement. C’était un dysfonctionnement si radical que je n’avais jamais vraiment réussi à me le représenter. Mais je sentais à présent dans mon corps comment cela pouvait arriver. Et en cet instant la beauté était la dernière chose au monde qui me serait venue à l’esprit.
Le danger ne m’aiguisait pas non plus les sens. Le chaos m’apparaissait confusément, mes membres étaient de bois ; des larmes coulaient de mes yeux sur mes joues desséchées qu’elles brûlaient, je poussais des gémissements inarticulés, je me traînais et je traînais le chariot par un dernier sursaut de volonté. Je soulevais l’avant du chariot pour franchir une petite dénivellation et posais les roues sur la partie supérieure. Je revenais sur mes pas pour éviter une longue faille. Je redressais le chariot. Je tirais une roue pour passer par-dessus un caillou de quatre centimètres. Et cette longue journée passa en activités de cette sorte, dans une terrible confusion de cauchemar.
Dans l’éventail horizontal des rayons du soleil couchant, je m’assis sur un rocher. J’avais eu l’intention de me faire réchauffer un peu de soupe et de manger ce qu’il me restait de sucreries, mais j’étais trop épuisé pour faire un geste. Je restai assis à regarder la lumière de mon dernier coucher de soleil drainer le paysage. Quand le soleil eut disparu, je sentis monter en moi des sanglots auxquels je n’avais même plus la force de m’abandonner. Au-dessus de l’horizon, le diamant des réflecteurs solaires projetait un éclairage de réverbères sur le territoire obscur. Et là, dans le ciel couleur de prune, si haut que le soleil l’éclairait encore, je vis un oiseau. Je voyais ses grandes ailes prendre le vent d’ouest, battre une fois ou deux à la poursuite du soleil. Un faucon des canyons ou un aigle arctique. Plus vraisemblablement un garok, grand corbeau tibétain. Un oiseau martien. La manipulation de leur stock génétique avait rendu leur vie possible. Cet oiseau est une idée, me dis-je. Poussé par la soif, je me secouai pour aller chercher de l’eau dans le chariot. J’avais besoin de nettoyer ma combinaison de mes excrétions, de vider le réceptacle dans le chariot pour les recycler. L’oiseau imaginaire planait sur le chaos qu’il observait avec une attention vorace. Le vent aurait dû le balayer vers l’est. « Il devrait être au-dessus des canyons avec leurs renards et leurs taupes. Il n’y a rien d’autre ici que des gerboises et des pinsons des neiges qui vivent ensemble dans les mêmes trous. » Le vent m’emplissait la poitrine, je respirais irrégulièrement, l’oiseau en vol oscilla devant mes yeux, puis il resta sur place. Voler est un miracle, tu sais ; il était téméraire d’y penser. « Tu es une idée, Nederland. Et tu ferais mieux de manger un peu de soupe, ou bien la planète t’oubliera. »
Je mangeai de la soupe, des biscuits, des sucreries, des lamelles de bœuf. Je bus beaucoup d’eau. Je sortis du chariot la petite lunette d’approche et la braquai vers le sud. J’aperçus la découpe d’une falaise basse qui accrochait encore la lumière des miroirs. Ma falaise. Et peut-être un point vert, là sur ma gauche. Je bus encore de l’eau ; je pouvais sentir que je me réhydratais. Il ne me restait que six heures d’oxygène. Je me bourrai les poches : nourriture, bouteilles d’eau, télescope. Puis, abandonnant le chariot (trouvaille sur laquelle quelque archéologue du futur s’interrogeait), je partis vers le sud dans le crépuscule des miroirs.
L’oiseau planait toujours au-dessus de moi ; j’aperçus nettement son bec et décidai que c’était un garok. Ce n’était pas une vision fugitive mais un oiseau bien réel. Je me rappelai alors une chose que j’avais jadis lue : il n’était pas inhabituel à haute altitude d’avoir l’illusion d’un compagnon d’escalade, devant ou derrière soi. J’écartai tristement cette pensée. Je ne voulais pas penser à ce qui m’était arrivé.