Quand le dernier réflecteur solaire disparut, la température chuta brusquement. Température nocturne de Mars : quarante degrés en dessous de zéro. Mais il n’y avait pas de vent, mon masque et mes lunettes étaient en place et le chauffage de ma combinaison de même que mes efforts me tenaient chaud. C’était une sensation bizarre… la combinaison irradiait de la chaleur sur toute ma peau, alors que respirer me glaçait intérieurement.
Pendant une heure ou deux, j’avançai prudemment, résolument, en gardant mes repères à l’œil et faisant attention à chacun de mes pas. Puis l’épuisement et la déshydratation m’engourdirent et le froid se répandit de mes poumons dans tout mon corps. Chaque inspiration mettait à la torture ma gorge douloureuse. J’avais soif et mon eau s’était changée en glace ; j’étais fatigué et mon lit était fait de rocher. Dans le noir, le sol du chaos était une succession de séracs en forme de crocs suspendus au-dessus de moi comme si j’escaladais un glacier de pierre. Ma tête et ma gorge hurlaient de douleur, je pensais que j’allais en devenir aveugle. Et je ne pouvais pas m’arrêter pour me reposer de peur de mourir. Quelques pas, une pause, quelques pas, une pause… et ainsi de suite.
Puis je tombai à court d’oxygène. Mon pouls s’accéléra follement, j’étais certain d’être en train de mourir. Quelle idée idiote, me dis-je, d’aller se promener ici tout seul ! À quoi pensais-tu ? Mon corps pompait et rejetait de l’air qui était comme de la glace sèche ; ma gorge ne me faisait même plus mal, j’avais dépassé ce stade. Voilà quelle était l’épreuve : l’air de Mars pouvait-il maintenir un homme en vie ? Des accès de faiblesse me donnaient la nausée, je voyais un monde d’ombres fantomatiques en pulsations de rouge, puis de vert. Je m’appuyai à une paroi rocheuse, toutes mes forces rassemblées pour rester conscient. Je respirais de la glace sèche. Dioxyde de carbone, argon, gaz inertes, une goulée d’oxygène… tout cela à trois cent quatre-vingt-dix millibars, peut-être quatre cent cinquante au fond d’Aureum – était-ce suffisant ?
Apparemment oui. Pour le moment. Assez pour bouger ? J’essayai et m’aperçus que je pouvais marcher. Mais le froid était à présent plus pénétrant que jamais. Je ne pouvais pas penser, et je pouvais tout juste marcher, mais j’avais peur de m’asseoir. Je continuai donc mon chemin titubant ; je mourais lentement de froid et mon cerveau s’éteignait par manque d’oxygène. Les heures passaient et je marchais. La privation d’oxygène engendrait en moi une douce euphorie ; pas exactement une exaltation spirituelle, plutôt une sensation de légèreté. Je marchais, m’arrêtais, titubais, tout cela avec la nette impression que si je n’arrivais pas à garder mon équilibre, je risquais de m’envoler.
Puis l’aube arriva. Archimède bondit sans avertissement au-dessus de l’horizon, me prenant complètement au dépourvu. J’avais oublié l’existence du jour. Le sang jaillit des crevasses de mes lèvres gercées qui s’étiraient sur un sourire cadavérique. « Le soleil… est une idée. »
Il me montrait que j’avais plus ou moins continué à marcher vers le sud. La falaise n’était pas à plus de deux kilomètres devant moi ; en me rapprochant, j’aperçus le drapeau vert sur ma gauche. « Navigation à l’estime, parfait. » Ma migraine avait disparu et je me sentis libre de m’asseoir un moment pour me reposer. Je faillis ne pas réussir à me remettre debout, mais quand j’y fus parvenu je repartis d’un pas léger, tout à fait détendu. Juste après le lever du soleil, j’arrivai au pied de la falaise où se posa le problème de l’échelle de corde. Il n’y avait pas moyen d’y couper, j’allais devoir grimper à cette chose. Je montai rapidement trois échelons et restai accroché par les bras en attendant d’avoir repris mon souffle. Puis j’ajoutai deux échelons et me reposai encore, suspendu contre le flanc de la falaise ; et je répétai la manœuvre jusqu’à ce que chacun de mes muscles hurle de douleur et que mes poumons pompent aussi vite que ceux d’un oiseau. Me hisser par-dessus le rebord était un problème technique qui me figea ; mais la pensée d’avoir survécu à la nuit pour m’effondrer au dernier virage était trop désagréable ; je me traînai par-dessus bord. À quatre pattes, sans relever la tête, je suivis l’échelle jusqu’à la voiture. Puis je me glissai à travers le sas – exercice épuisant – pour me retrouver dans l’air indiciblement chaud du véhicule. Je déclenchai les systèmes automatiques avec les genoux et m’effondrai sur la banquette. Je regardais au-dehors la grande cuvette d’Aureum inondée de la lumière vert tilleul d’une nouvelle journée et, comme je tombais endormi, j’agitai le poing en direction du paysage. « Je suis allé jusqu’où j’ai pu pour toi, Emma Weil ! »
Et c’était vrai. Je dormis d’un sommeil de plomb jusque très tard dans la journée ; je fus réveillé par une soif intense. Je m’aperçus que j’étais trop raide pour faire un mouvement ; je m’étais déchiré un muscle sous le genou gauche, la tendinite me bloquait le droit, j’avais les bras et les aisselles couverts d’écorchures et de contusions à la suite de mon ascension de l’échelle.
J’enlevai ma combinaison ; l’odeur âcre qui s’en dégageait me fit frissonner. Je la jetai dans le compartiment à linge et passai dans le cabinet de toilette pour me laver. Je me regardai dans le miroir, épouvanté. Ma barbe ressemblait à un champ couvert de chaume sur lequel ma sueur faisait comme de la gelée blanche. Mon nez et mes joues étaient blafards et fendillés. « Il va falloir faire repousser la peau. Le Dr Laird ne va pas être content. » J’avais les yeux en trous de vrille profondément enfoncés et, en dessous, des poches noires. C’était la tête que j’aurais au dernier jour de mon existence. C’était l’aspect qu’aurait mon cadavre. Je m’aspergeai la figure, le picotement de l’eau était voluptueux : eau de vie, picotement vital.
Je regagnai le siège du conducteur et regardai par la fenêtre. Crépuscule sur le chaos, ombres terre de Sienne sous un ciel strié. Les violets heurtés d’une fin du monde. Mais ce n’était qu’une journée de plus qui venait de passer. Chaque jour était un trait sur le calendrier : nous pouvions vivre mille ans, cela restait vrai. J’avais vécu jusque-là comme si j’avais été immortel, mais à présent je voyais les choses sous un autre éclairage. Je pouvais la retarder le plus possible, viendrait toujours l’heure de la rupture définitive, la mort. Et le visage qui me regardait dans le miroir du cabinet de toilette en était conscient.
J’avais donc mené ma vie selon des prémisses fausses. Toutes ces jérémiades sur la difficulté de l’existence… quel idiot j’avais été de singer l’ennui des immortels sans prendre garde au métronome de chair qui cliquetait en moi pour marquer chaque moment d’un ensemble fini vers lequel nous ne pourrons jamais revenir. Je m’étais comporté comme si j’étais un dieu, m’étais enfoncé dans le chaos sans égard pour ma propre vie ; puis, dans la nuit froide, j’avais appris, à rude école, à faire preuve de plus de discernement.
Alors, tandis que le ciel se vidait de toute lumière et que des nuages noirs s’amoncelaient au nord telles d’énormes et ténébreuses créatures, je sentis que les ressorts de tous mes actes étaient faussés. Je poussai un grognement et me glissai devant la plaque chauffante et le placard sur lequel elle était fixée. Avec des gestes de marionnette, je réhydratai un paquet de bœuf Stroganoff que je versai dans la poêle à frire. Je sortis le cognac et bus à la bouteille. À l’odeur du bœuf, mon estomac gargouillait. Toutes les fois que Shrike m’avait accablé de ses sarcasmes, il avait eu raison. Je bus une autre gorgée de cognac. « Tu es un âne, Nederland. Un idiot, un imbécile. Tu as passé ta vie comme une gerboise dans son trou, et pendant tout ce temps Mars la rouge tourbillonnait dans l’éther comme une toupie. Une gerboise qui gratte la pierre et ne veut jamais changer, en vie seulement lorsque la pie-grièche te saisit dans son bec et t’empale sur les buissons d’épines. » Une autre gorgée de cognac, brûlante dans mon gosier, me fit tourner la tête. Je versai le stroganoff dans une assiette et m’assis devant la petite table. Seule la plaque chauffante éclairait le compartiment ; j’allumai une lampe et les vagues reflets qui apparurent dans les vitres brouillèrent le ciel nuageux. Je mangeai un peu ; puis ma fourchette s’immobilisa au-dessus de l’assiette et je regardai la nuit qui m’entourait. « Ta vie doit changer. »