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Le lendemain, je revins sur mes traces ; je conduisais avec la dextérité qui me revenait de mes années passées à parcourir la planète pour l’Inspection. Ç’avait été une époque agréable ; je m’en souvenais dans mes mains, dans le fait même de conduire, et cela me donnait à réfléchir durant le trajet de repère en repère. Ce n’était encore que le début de l’après-midi quand je m’engageai sur la rampe menant à l’ancienne station de pompage, au sommet de la mesa. Toute l’équipe se précipita hors des bâtiments et se rassembla autour de la voiture pour m’accueillir. Tandis que je m’extirpais maladroitement du sas et regardais tous ces visages aux yeux ronds, curieux et ahuris, je compris l’impression que peut ressentir un prophète au retour du désert, je sentis que ma barbe aurait dû ruisseler sur mes genoux, que j’aurais dû rapporter les Tables de la Loi ou quelque chose de ce genre. Le visage de Xhosa était fendu d’un large sourire ; Hana voulut m’aider à marcher et je l’écartai avec irritation. Je traversai la cour en clopinant et entrai dans la grande tente, suivi de toute l’assemblée. « Que vous est-il arrivé ? » demanda Bill d’une voix horrifiée.

Je le leur racontai en en omettant la plus grande partie. Quand j’en arrivai à la falaise et à ma décision de partir à pied, Hana aspira entre ses dents comme si j’étais encore en danger. Et quand je parlai de ma nuit au-dehors sans oxygène, Xhosa siffla. « Je ne crois pas que cela ait jamais été fait », dit-il.

Cela m’intrigua et, plus tard, je vérifiai. Je découvris que quatre alpinistes en randonnée dans Kasei Vallis avaient perdu leur chariot dans une crevasse (pas trop difficile !) et s’étaient vus forcés de bivouaquer toute une nuit dans leurs combinaisons, sans oxygène, à deux kilomètres au-dessus du niveau zéro. Deux d’entre eux étaient morts, mais les deux autres avaient été secourus le lendemain. Je n’étais donc pas le premier être humain à passer une nuit sans protection à la surface de Mars ; mais je n’en étais pas loin.

Lorsque j’eus terminé mon histoire, Bill dit : « Nous avons reçu un message radio pour vous. On vous demande de regagner Burroughs le plus vite possible. Apparemment, vous allez diriger une expédition vers Pluton pour dédicacer Icehenge.

— Dédicacer Icehenge ?

— En souvenir de ceux qui sont morts durant la Sédition. C’est le Comité qui finance l’expédition et M. Selkirk qui l’organise. Il voulait vous dire qu’il espère que vous pourrez partir bientôt… il aimerait que l’expédition arrive sur Pluton à temps pour le trois cent cinquantième anniversaire de la fondation du Comité. »

Je ne pus m’empêcher de rire. Tu m’as épinglé, Shrike ! Asticote-moi à mort ! Bien sûr, mes compagnons me dévisagèrent comme si j’étais devenu fou. Oui, je pouvais les voir se dire : il s’est aventuré dans le chaos et a souffert de privation d’oxygène, cela lui a tué tant de cellules cérébrales qu’il a fini par basculer de l’autre côté. C’est ça l’ennui quand on a une réputation d’excentricité ; une fois qu’elle est établie, même le comportement le plus banal paraît bizarre simplement parce qu’il s’agit de vous.

Si bien qu’après m’être fait soigner la peau et m’être reposé quelques jours, je montai en voiture avec deux étudiants que je connaissais à peine et me mis en route, avec un détour pour voir New Houston une dernière fois. L’expédition de Selkirk m’attendrait.

La Nappe souterraine.

À New Houston, je montai faire le tour de la crête en boitillant pour contempler ma cité natale à présent en ruine. Puis je descendis rejoindre la voiture abandonnée et m’assis à l’intérieur. À travers le pare-brise étoilé, le soleil était éblouissant.

Emma Weil s’était assise là. Emma Weil avait vécu ici, à New Houston, pendant quelques semaines agitées, tout au moins… semaines au cours desquelles j’avais moi aussi vécu ici. Je caressais les accoudoirs de la banquette de ma main gantée. Je serais bientôt en route pour Pluton afin de « dédicacer » le monument laissé par Oleg Davydov et son groupe de voyageurs… et le dédier au Comité pour le développement de Mars, la force même qui avait poussé Davydov à son acte désespéré.

Et pourtant le souvenir de Davydov, Emma et l’AIM serait perpétué ; ce mégalithe serait désormais leur à jamais. Le Comité fléchissait où il fallait, comme un judoka, avec l’espoir de me déséquilibrer ; mais si j’exerçais une poussée au bon endroit, je pouvais le faire tomber. Cette fois leur plan pouvait être déjoué. L’Association interstellaire de Mars avait résisté, Emma Weil avait résisté, j’avais résisté et je continuerais à résister ; et ainsi peut-être libérerions-nous Mars un jour.

Quel peut être l’intérêt de s’attacher au passé ? Chaque jour s’évanouit dans le néant et il nous faut vivre chaque seconde dans le présent. Le présent est la réalité tout entière. Mais les êtres humains sont plus que réels. Nous nous élançons à travers les années ainsi que des géants, comme dit le poète, et on ne peut comprendre nul d’entre nous sinon comme une créature qui développe sans cesse de nouvelles exfoliations. Quand la mémoire renonce à nous contenir, nous devons aimer le passé plus que jamais, nous y accrocher… sinon le présent devient un mélange confus de bruits et de couleurs au sein duquel il n’est pas deux êtres humains, grandes créatures étirées, qui puissent faire plus qu’effleurer l’extrême limite de leur enveloppe spatiale… il n’est personne qui puisse vraiment comprendre l’autre. Chérir le passé signifie devenir pleinement humain.

Je m’agrippai de toutes mes forces aux accoudoirs de cette vieille voiture et les entendis craquer. Ici s’était jadis assis un être humain que je comprenais. Qu’elle y soit morte ou qu’elle ait pu s’échapper, je ne le saurais jamais. Mon pèlerinage pour la retrouver avait été vain ; je n’avais trouvé dans cette contrée dévastée rien d’autre que moi-même ; ou des fantômes. Mais je pris alors conscience que cela n’avait pas d’importance. Cela n’avait pas d’importance. Je fus aussitôt empli, comme d’eau ou d’air, d’une irrésistible sensation de quiétude. Qu’Emma ait survécu ou soit morte cette nuit-là dans le canyon du Fer-de-Lance, elle avait vécu, elle avait résisté… une femme admirable avait aimé Mars et s’était battue pour sa planète, avait consacré la continuité de son être à l’idée que nous pouvions y vivre en tant qu’hommes libres. Et je savais qu’il en était ainsi. Qu’elle se fût échappée ou qu’elle fût morte dans le siège même que j’occupais, elle survivait dans mon cœur, dans mon esprit et dans ma vie. Et c’était suffisant.

Nos vies sont des plantes sur lesquelles poussent des feuilles et des fleurs qui tombent et sont à jamais perdues. Je suppose que rédiger ces quelques notes à leur propos ne changera pas grand-chose ; les mots sont des fils de la Vierge dans un univers de basalte. Je suis pourtant heureux de l’avoir fait. Nous allons bientôt nous poser sur la neuvième planète et, dans cet interrègne, je me sens libéré de toute attache, à la lisière d’un nouveau monde, d’une nouvelle vie ; débarrassé de toute habitude, opinion et espérance, je tremble comme un brin d’herbe en plein vent. Ma vieille vie tourbillonne dans ma tête comme fleurissent les androsaces le long d’un torrent au fond d’un canyon et je me demande ce qui en subsistera dans ma nouvelle existence, car même ma mutation me semble à présent un rêve, fragmentaire, délirant, irréel. Pourtant, filés en fibres impalpables, ces fragments d’un univers se perpétueront peut-être dans mon esprit : nous nous souvenons le mieux de ce que nous éprouvons avec le plus d’intensité. Le maillon faible est…