TROISIÈME PARTIE
Edmond Doya
2610
Je rêvais parfois d’Icehenge : je traversais, médusé, le fond du vieux cratère, parmi les grandes colonnes blanches. Dans ces rêves, j’étais très souvent membre de l’équipage du Perséphone lors de la première expédition vers Pluton en 2547. J’atterrissais avec le reste de l’équipage sur une plaine jonchée de blocs de basalte noir et constellée de cratères, tout près des vieilles sondes automatiques. Et j’étais là, sur la passerelle avec le commandant Ehrung et ses officiers, quand arrivait l’appel du Dr Cereson, sorti dans un V. S. pour localiser les pôles magnétiques. Sa voix était haut perchée, tremblait d’une excitation qui ressemblait à de la peur, et la radio crachotait pendant ses silences :
« J’atterris au pôle géographique… vous feriez bien d’envoyer rapidement une équipe de reconnaissance par ici… il y a… une construction… »
Puis je rêvais que je filais vers le pôle nord dans le V. S. où s’entassaient Ehrung et ses officiers, tendus et silencieux. Sous nos pieds défilait la surface de Pluton, noire et obscure, annelée de cratères successifs. Je me rappelle que je me disais dans ces rêves que le sifflement continu de la radio était le bruit de la planète. Puis – tout comme dans les films rapportés par le Perséphone, on aurait pu dire que je me projetais en rêve dans ces films – nous apercevions devant nous l’horizon ténébreux. Bas dans le ciel était suspendu le croissant de Charon, la lune de Pluton, et en dessous… des points blancs. Un groupe de tours blanches. « Descendons », disait calmement Ehrung. Un cercle de parallélépipèdes blancs posés sur leur petit côté, dressés vers le plafond étoilé.
Puis nous étions tous dehors, en scaphandre, et avancions vers la construction. Le soleil, point brillant juste au-dessus des tours, projetait une pâle lueur sur la plaine. L’ombre des tours s’étirait sur le sol : les membres de notre groupe s’enfonçaient dans l’ombre d’une tour, disparaissaient, réapparaissaient dans la coulée de lumière suivante. Le sol que nous foulions était recouvert d’une couche de fin gravier noir. Nous y laissions de profondes empreintes.
Nous passions entre deux des parallélépipèdes – ils nous réduisaient à la taille de nains – pour nous retrouver dans l’immense cercle irrégulier qu’ils formaient. On aurait dit qu’il y en avait plus de cent, de tailles toutes différentes. « De la glace, disait une voix dans nos écouteurs. On dirait de la glace. » Personne ne répondait.
À partir de là, mes rêves devenaient toujours confus. Les événements se déroulaient dans le désordre, ou plus ou moins en même temps ; des voix bavardaient dans mes écouteurs, et ma vision devenait cahotante comme dans le film qu’avait ramené la première caméra manuelle. Ils découvraient le pauvre Seth Cereson plaqué à l’un des plus grands monolithes, la visière collée à la glace, dans une ombre qui le rendait tout juste visible. On le ramenait plongé dans un état de choc vers les V. S. ; il ne cessait de répéter qu’il y avait quelque chose qui bougeait à l’intérieur du monolithe. Tout le monde était un peu inquiet. Plusieurs personnes allaient inspecter un monolithe écroulé qui s’était fragmenté en centaines d’éclats en frappant le sol. D’autres examinaient les arêtes des trois tours triangulaires, qui étaient presque transparentes. Installé au sommet d’un monolithe, je voyais en bas les petites silhouettes argentées qui couraient de l’un à l’autre, allaient se placer au centre du cercle et regardaient à la ronde, escaladaient la tour renversée.
Alors un cri couvrait les autres voix. « Venez voir ! Venez voir !
— Du calme, du calme, disait Ehrung. Qui parle ?
— Par ici. » Une des silhouettes agitait les bras en désignant le monolithe devant laquelle elle se tenait. Ehrung allait rapidement le rejoindre et les autres suivaient. Nous nous rassemblions derrière elle et contemplions la tour de glace. Sur la surface blanche et lisse, légèrement translucide, des signes étaient gravés :
Ehrung les contempla longuement, et derrière elle son équipage les contemplait aussi. Et, dans mon rêve, je savais qu’il s’agissait de deux mots sanskrits, écrits en alphabet narangi : abhy-ud et aby-ut-sad. Et je savais qu’ils signifiaient :
déplacer, pousser plus loin ;
mettre en mouvement vers.
Une autre fois, dans mon demi-sommeil juste avant de me réveiller, dans cet état où l’on sait qu’on doit se lever mais quelque chose vous en empêche, je rêvai que je participais à une expédition postérieure vers Icehenge, destinée à mettre fin une fois pour toutes à la controverse au sujet de ses origines. Et alors je m’éveillai. Il s’agit habituellement d’un des rares instants de grâce de notre vie, se réveiller déprimé ou inquiet pour une raison quelconque, puis s’apercevoir que cette raison faisait partie d’un rêve et qu’il n’y a pas à s’inquiéter. Mais pas cette fois. Le rêve était vrai. Nous étions en 2610 et nous faisions route vers Pluton.
Nous étions soixante-dix-neuf à bord du Flocon-de-Neige : vingt-quatre membres d’équipage, seize journalistes et trente-neuf savants et techniciens. L’expédition avait été financée par l’Institut de Transtation pour le progrès de la connaissance, mais j’en étais le principal maître d’œuvre. Je grognai à cette idée et sortis du lit.
Mon réfrigérateur était vide, aussi, après m’être débarbouillé, je sortis dans le couloir. Celui-ci avait des murs de bois brut, disposés selon des angles légèrement irréguliers ; le plancher était fait de blocs de mousse étonnamment agréables sous le pied.
Alors que je passais devant sa chambre, la porte s’ouvrit et Jones sortit. « Doya ! fit-il en me voyant. Tu es de sortie ! Ta compagnie m’a manqué.
— Oui, dis-je. J’ai eu trop de travail, je suis prêt pour une partie.
— Je crois que le Dr Brinston veut te voir », dit-il en passant les doigts dans sa chevelure auburn en broussaille. « Tu vas prendre le petit déjeuner ? »
Je hochai la tête et nous partîmes de concert le long du couloir. « Pourquoi Brinston veut-il me parler ?