— Il désire organiser une série de débats sur Icehenge dirigés chacun par l’un d’entre nous.
— Seigneur. Et il veut que j’y participe ? » Brinston était l’archéologue en chef et probablement, en tant que tel, le membre le plus important de notre expédition, même si le Dr Lhoste, de l’Institut, était notre chef en titre. Brinston en était bien trop conscient. C’était un emmerdeur… un Terrien grégaire (si ce n’est pas là un pléonasme) et un petit universitaire arrogant. Quoique… pas si petit que ça ; il faisait du bon travail.
Nous débouchâmes dans le couloir principal qui menait au réfectoire. Jones m’adressa un large sourire. « Il croit apparemment que ta participation est essentielle pour les débats, tu sais, étant donné ton importance historique et tout.
— Ne te fiche pas de moi. »
Dans l’entrée du réfectoire aux murs blancs, il y avait un grand écran d’information bleu. Nous fîmes halte devant. Une console permettait d’inscrire des messages sur le tableau. La nouvelle question, affichée tout récemment, était la grande interrogation, celle qui nous avait amenés jusqu’ici : « Qui a édifié Icehenge ? » en grosses lettres orange.
Mais, naturellement, les réponses étaient des blagues. En rouge, vers le centre du tableau : « DIEU. » En jaune : « Les restes d’une météorite de glace cristallisée. » Dans un coin, en longues lettres vertes : « Nederland. » En dessous, quelqu’un avait écrit : « Non, un autre extraterrestre. » Cela me fit rire. Il y avait plusieurs autres hypothèses (j’appréciais particulièrement : « Pluton est une planète-message envoyée par une autre galaxie ») dont la plupart avaient été avancées dès l’année qui avait suivi la découverte, avant que Nederland ne publie sur Mars les résultats de ses travaux.
Jones s’approcha de la console. « J’en ai une nouvelle, dit-il. Voyons, des caractères gothiques jaunes devraient convenir : “Icehenge a été édifié par une civilisation préhistorique.” » – son dada favori était que l’homme était d’origine extraterrestre et avait su voyager dans l’espace à une époque reculée – « “Mais l’inscription a été gravée par l’expédition Davydov.”
— Jones, protestai-je. Tu recommences. Combien de ces réponses sont de toi ?
— Pas plus de la moitié », dit-il et, devant mon air consterné, il pouffa. Il me fit rire, moi aussi, mais nous reprîmes notre sérieux avant d’entrer dans le réfectoire.
Là, Bachan Nimit et ses adeptes des micrométéorites étaient assis ensemble à une table en compagnie du Dr Brinston. Je me fis tout petit en le voyant et gagnai la cuisine.
Jones et moi prîmes une table de l’autre côté de la salle et commençâmes à manger. Jones, spécialiste de l’évolution et de la préhistoire célèbre dans tout le système pour ses visions hérétiques, n’avait rien d’autre qu’un tas de pommes sur son assiette. Il observait les lois diététiques de son monde d’origine, l’astéroïde Icare, spécifiant qu’il ne fallait rien manger qui soit le résultat de la mort d’un quelconque être vivant. Les goûts de Jones le portaient vers les pommes et il termina celles-ci rapidement.
J’avais presque fini mon omelette quand Brinston rejoignit notre table. « Monsieur Doya, quelle joie de voir que vous avez quitté votre cabine ! dit-il d’une voix sonore. Pourquoi vivre comme un ermite ! »
En fait, je quittais assez régulièrement ma cabine, mais je prenais soin d’éviter Brinston. Sa présence m’en rappela la raison. « Je travaille, dis-je.
— Oh ! je vois ! » Il sourit. « J’espère que cela ne vous empêchera pas de venir participer à nos petites conférences.
— Vos quoi ?
— Nous organisons une série de conférences et nous espérons que tout le monde viendra en donner une. » L’équipe des micrométéorites s’était retournée pour nous regarder.
« Tout le monde ?
— Enfin… tous ceux qui représentent une approche différente du problème.
— Où voulez-vous en venir ?
— Comment ?
— Où voulez-vous en venir ? répétai-je. Tout le monde, à bord de ce vaisseau, sait déjà tout ce que les autres ont écrit ou déclaré à propos d’Icehenge.
— Mais un débat permettrait de confronter ces opinions. »
L’esprit universitaire. « Un débat ne servirait qu’à discutailler et ressasser les mêmes arguties. Nous nous sommes chamaillés pendant des années sans que personne ne change son point de vue et maintenant nous nous rendons sur Pluton pour voir Icehenge et découvrir qui l’a vraiment placé là. Pourquoi mettre en scène une répétition de ce qui a déjà été dit ? »
Brinston s’empourpra. « Nous espérions qu’il y aurait du nouveau. »
Je haussai les épaules. « Peut-être. Écoutez, allez-y sans moi. »
Brinston marqua un temps. « Ce ne serait pas si grave, dit-il d’un air pensif, si Nederland était là. Mais maintenant les deux principaux théoriciens vont manquer. »
Je sentais mon antipathie pour lui se transformer en aversion. Il connaissait ma parenté avec Nederland et c’était une pique. « En ce qui concerne Nederland, il y est déjà allé. » C’était vrai, et il était vraiment dommage qu’il n’ait pas tiré meilleur parti de la visite. Il n’avait fait que dédier une plaque à la mémoire de l’expédition des mineurs d’astéroïdes dont il avait découvert l’existence ; à l’époque, son explication était si largement acceptée que l’on n’avait même pas fouillé le monument.
« Quand bien même, on aurait pu penser qu’il aurait à cœur de participer à l’expédition qui va confirmer ou infirmer sa théorie. » Sa voix s’enflait à mesure qu’il sentait ma gêne. « Dites-moi, monsieur Doya, quelle était donc la raison avancée par le Pr Nederland pour ne pas se joindre à nous ? »
Je le dévisageai longuement. « Il craignait qu’il n’y ait trop de débats, dis-je en me levant. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je retourne au travail. » Je passai dans la cuisine prendre quelques provisions et retournai dans ma cabine. J’avais le sentiment de m’être fait un ennemi, mais je ne m’en souciais pas trop.
Oui, Hjalmar Nederland, le célèbre historien d’Icehenge, était mon arrière-grand-père. C’était un fait que j’avais toujours su, autant qu’il m’en souvienne, bien que mon père ne m’ait jamais encouragé à m’en enorgueillir. (Papa ne descendait pas de lui ; ma mère, si.)
J’avais lu ses œuvres complètes – les livres sur Icehenge, son histoire de Mars en cinq volumes, ses premiers ouvrages sur l’archéologie terrienne – avant l’âge de dix ans. Je vivais alors avec mon père sur Ganymède. Papa avait eu la chance de se faire embaucher comme équipier sur un voilier solaire inscrit dans l’Aller-retour, une course qui entraînait les voiliers dans les couches supérieures de l’atmosphère de Jupiter.
D’habitude il n’avait pas autant de chance. La voile solaire était pour les riches et ceux-ci n’avaient pas souvent besoin d’équipage. Aussi, la plupart du temps, papa travaillait comme manœuvre : balayeur de rues, conducteur sur les chantiers, tout ce que pouvait proposer la guilde des ouvriers non spécialisés. Ainsi que je le compris plus tard, il était pauvre, peu débrouillard, et avait du mal à joindre les deux bouts. J’ai peut-être pris modèle sur lui pour mener ma barque.
Il était petit et malingre ; il s’habillait comme un ouvrier, avait des moustaches tombantes et souriait beaucoup. Les gens étaient toujours surpris d’apprendre qu’il avait un enfant… il n’avait pas l’air assez important. Mais, lorsque nous vivions sur Mars, puis sur Phobos, il avait fait partie d’un quartile. L’autre homme était un sculpteur célèbre qui avait beaucoup d’influence dans les cercles artistiques. Et ma mère, en tant que petite-fille de Nederland, avait des relations à l’université de Mars. À eux deux, ils avaient réussi à obtenir ce rare privilège (en particulier sur Mars), la permission d’avoir un enfant. Puis, quand le quartile s’était séparé, mon père avait été le seul à avoir envie de s’occuper de moi, il avait grandi avec moi, d’une certaine façon, dans le sens où la présence d’un jeune enfant, moi, l’avait tiré d’une dépression. C’était ce qu’il m’avait dit. Je fus confié à sa garde (j’avais six ans et n’avais jamais mis le pied sur Mars) et nous partîmes pour Jupiter.