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Après cela, papa ne parla plus jamais de ma mère, ni des autres membres du quartile, ni de mon célèbre arrière-grand-père (quand il pouvait m’empêcher d’aborder le sujet), ni même de Mars. C’était, entre autres, un être sensible… un poète qui écrivait pour son plaisir et ne paya jamais un sou pour faire entrer ses poèmes dans les archives publiques. Il aimait les paysages, planétaires ou spatiaux, et après nous être installés sur Ganymède, nous passions de longues heures à nous promener en scaphandre dans les collines désolées pour regarder se lever Jupiter ou une des autres lunes, ou bien assister au lever du soleil, l’aube la plus claire de toutes. Nous nous entendions bien. Nos tranquilles passe-temps étaient à l’origine de l’inspiration de papa. Ceux de ses poèmes qui exerçaient le plus de fascination sur moi, cependant, étaient ceux qui parlaient de Mars. Tel celui-ci :

Croisière dans le canyon Lazuli. Pellicule glacée sur le torrent ténébreux Qui craque sous notre proue. Rivière qui s’élargit, débouche dans le soleil : Un million de méandres suivent la vieille vallée. Panaches de givre sur toutes les bouches. Interminables falaises du canyon rouge, Montagnes et canyons, sans fin. Filets noirs dans le grès roux : Blocs sculptés de vent qui nous surplombent. Là-bas, sur la grève humide et rouge : Vert pâle de l’herbe de Syrtis. Vert, Dans le canyon mon cœur est pur… Pourquoi repartir ? À l’ouest, le ciel d’un violet profond, Avec deux étoiles, blanche et indigo : Vénus et la Terre.

Même si papa n’aimait pas Nederland (j’avais découvert qu’ils ne s’étaient rencontrés qu’une fois), il comprenait pourtant ma fascination pour Icehenge. Je ne sais pourquoi, j’aimais ce mégalithe ; c’était la plus fabuleuse histoire que je connusse. Pour mon onzième anniversaire, papa m’emmena au bureau de poste le plus proche (nous nous trouvions à l’époque sur la brillante Europe et faisions de longues randonnées sur les plaines enneigées). Après un entretien à voix basse avec un des employés, nous passâmes dans une salle d’holovision. Il avait refusé de me dire ce que nous allions voir et j’étais plein d’appréhension, pensant que c’était peut-être ma mère.

L’holoviseur se mit en marche et nous nous retrouvâmes dans le noir. Un ciel étoilé. Soudain une étoile plus brillante se leva au-dessus d’un horizon jusque-là invisible et une pâle clarté inonda une sombre plaine rocailleuse.

Puis je le vis au loin : le mégalithe. Le Soleil (je la reconnaissais maintenant, cette étoile brillante qui venait de se lever) n’en frappait encore que le sommet qui brillait d’un reflet blanc. En dessous, ce n’étaient que des rectangles noirs qui cachaient les étoiles. La ligne de démarcation descendait rapidement (l’holo passait en accéléré) et ils apparurent, immenses et blancs. Immenses par rapport à la maquette que j’en avais à l’époque.

« Oh ! papa !

— Viens, allons jeter un coup d’œil.

— Rapprochons l’image, veux-tu dire. »

Il éclata de rire. « Où est ton imagination, mon fils ? » Il programma le déplacement – je passai au travers d’un monolithe – et nous nous retrouvâmes au centre du monument, près de la plaque commémorative de l’expédition Davydov. Nous en fîmes lentement le tour, tête renversée pour regarder en l’air. Nous inspectâmes la colonne brisée et ses morceaux épars, puis allâmes regarder de près l’énigmatique inscription.

« Il est fort surprenant qu’ils n’aient pas tous signé de leur nom », dit mon père.

Puis la scène disparut, et nous fûmes de retour dans la pièce nue. Papa surprit mon air désolé et rit. « Tu auras bien d’autres occasions de le revoir. Viens, allons nous offrir une glace. »

Quelque temps après cela, il eut l’occasion de se rendre sur Terre. J’avais tout juste quatorze ans. Des amis à lui avaient acheté un petit vaisseau qu’ils ramenaient et ils avaient besoin d’un autre homme d’équipage. Ou peut-être n’en avaient-ils pas absolument besoin, mais ils le voulaient avec eux.

Nous venions de nous installer sur Ganymède et j’avais trouvé un travail à la station atmosphérique. Nous étions là depuis plus ou moins un an et je n’avais pas envie de déménager une nouvelle fois. J’avais écrit un livre sur les aventures dans l’espace de l’expédition Davydov et je comptais le faire publier grâce à l’argent que j’économisais. (Pour un peu d’argent, tout le monde peut faire entrer un ouvrage dans les banques de données et l’inscrire au catalogue général ; savoir si quelqu’un le lira jamais est une autre histoire, mais j’avais l’espoir, à l’époque, qu’un des clubs de lecture achèterait les droits pour le mettre à son catalogue.)

« Tu vois, papa, tu as vécu sur la Terre et sur Mars, alors tu as envie d’y retourner pour pouvoir te promener à l’air libre et tout ça. Mais moi je m’en fiche. Je préfère rester ici. »

Papa me regarda attentivement, choqué par un tel sentiment, pour autant qu’il puisse l’être – car, ainsi que je le compris beaucoup plus tard, ma réticence à me rendre sur Terre venait principalement du fait que Hjalmar Nederland avait déclaré dans une interview (et sous-entendu dans bien des articles) qu’il n’aimait pas cette planète.

« Tu n’y es jamais allé, dit mon père. Sinon tu ne dirais pas ça. Et c’est quelque chose qu’il faut voir, crois-moi. L’occasion ne se présente pas si souvent.

— Je sais, papa. Mais l’occasion s’est présentée pour toi, pas pour moi. »

Il me regarda en fronçant les sourcils. Dans un monde où il y a si peu d’enfants, on traite tout le monde en adulte ; et mon père m’avait toujours traité en égal, à un point qu’il serait difficile de décrire. Il ne savait plus quoi me dire. « Il y a de la place pour toi aussi.

— Mais uniquement si tu m’en fais. Écoute, tu seras de retour dans un an ou deux. Et j’irai là-bas un jour. En attendant je désire rester ici. J’ai un travail et des amis.

— D’accord, dit-il en détournant les yeux. Tu es ton propre maître, tu fais ce que tu veux. »

Je me sentais mauvaise conscience sur le moment, mais pas tant que plus tard, quand je me souvins de la scène et compris ce que j’avais fait. Papa était fatigué, il traversait une mauvaise passe, il avait besoin de ses amis. Il avait alors près de soixante-dix ans, il n’avait rien réussi et il était las. Dans le temps, il aurait approché de la fin, et je pense qu’il se sentait ainsi… Il n’avait pas encore pris le deuxième souffle qui survient quand vous prenez conscience que, loin d’être terminée, l’histoire ne fait que commencer. Mais ce deuxième souffle ne venait pas de moi, ou avec mon aide. Et il me semble pourtant que c’est là le rôle des enfants.