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Il partit donc pour la Terre et je restai seul. Environ deux ans plus tard, je reçus une lettre de lui. Il était en Micronésie, sur une île quelque part dans l’océan Pacifique. Il avait fait la connaissance de marins des Marquises. Des flottilles de vieux bateaux à voiles micronésiens, appelés wa’a kaulua, sillonnaient le Pacifique en emportant des passagers et même du fret. Papa avait décidé de se placer comme apprenti auprès d’un navigateur des Carolines, un de ceux qui naviguaient comme dans l’ancien temps, sans radio, ni sextant, ni compas, ni même cartes.

Et c’est ce qu’il a fait depuis, pendant quarante-cinq ans. Quarante-cinq ans à apprendre à évaluer la vitesse du navire en regardant passer les noix de coco ; à mémoriser les distances séparant les îles ; à se diriger sur les étoiles et prévoir le temps : à s’allonger au fond du bateau les nuits où le ciel est couvert pour sentir les vagues afin de déterminer le cap… Je repense aux temps difficiles de notre vie commune et je comprends qu’il a, peut-être, trouvé ce qu’il cherchait. De temps en temps, je reçois un mot des Fidji, de Samoa ou d’Oahu. Une fois, j’en ai reçu un de l’île de Pâques, avec la photo d’une statue. Il disait : « Et ça, ce n’est pas une mystification ! »

C’est le seul indice que j’aie jamais eu qu’il sache quelles sont mes occupations.

Je restai donc sur Ganymède et habitai dans un foyer, et je travaillai à la station atmosphérique. J’avais appris ce mode de vie avec mon père ; je ne connaissais rien d’autre et ne pensais pas à en changer. Mes compagnons de foyer étaient ma famille et cela ne me posa jamais de problème. Lorsque mon nom sortit sur la liste des stoppeurs, j’allai m’installer sur Titan et m’inscrivit à la guilde des ouvriers non spécialisés en attendant un poste à la compagnie météorologique ; je balayais les rues, poussais des brouettes et déchargeais les vaisseaux spatiaux. Le travail me plaisait et je pris vite des forces.

Je trouvai une chambre en meublé par une petite annonce à la guilde et découvris que la plupart de mes colocataires étaient aussi des ouvriers. C’était une compagnie sympathique : les repas étaient animés et les sauteries duraient parfois toute la nuit… notre logeuse adorait cela. Une des plus anciennes locataires, une certaine Angela, aimait discuter philosophie… « agiter des idées », ainsi qu’elle disait. Quand les nuits étaient fraîches, elle appelait quelques-uns d’entre nous par l’intercom pour nous inviter à la cuisine où elle préparait continuellement du thé et nous harcelait, moi et trois ou quatre habitués, de questions et de provocations. « Ne pensez-vous pas qu’il est bien établi que tous les présidents américains assassinés l’ont été par les rose-croix ? » demandait-elle, puis elle nous racontait comment John Wilkes Booth avait survécu à l’incendie de la grange, pris une autre identité et tué aussi bien Garfield que MacKinley…

« Et Kennedy aussi ? intervint John Ashley. Vous êtes sûre que vous n’êtes pas en train de parler d’Ahasvérus l’Assassin ? » John était rose-croix, voyez-vous, et de tempérament emporté.

« Ahasvérus ? demanda Angela.

— Le Juif Errant.

— Saviez-vous qu’à l’origine il n’était pas juif du tout ? demanda George. Il s’appelait Cartaphilus et était portier de Ponce Pilate.

— Une seconde, dis-je. Revenons à nos moutons. Booth a été identifié grâce à ses empreintes dentaires, si bien que le corps trouvé dans la grange ne pouvait être que le sien. Les empreintes dentaires ne mentent pas. Votre hypothèse s’effondre donc dès le départ, Angela. »

Elle se mettait chaque fois à protester et nous passions à la nature des preuves, puis à la nature de la réalité, tout en vidant théière sur théière. Je défendais Aristote contre Platon, Hume contre Berkeley, Peirce contre les métaphysiciens, Allenton contre Dolpa, et la chaude atmosphère de la cuisine retentissait de notre discussion acharnée. Bien des fois, je clouai le bec aux autres avec mon méli-mélo d’empirisme, de pragmatisme, de logique positiviste et d’humanisme essentialiste… ou je croyais le faire, jusque tard dans la nuit, quand je remontais dans ma petite chambre tapissée de livres du troisième étage, m’étendais sur mon lit en regardant mes livres et me demandais à quoi cela rimait. Se pouvait-il qu’il soit vrai que nous ne sachions rien d’autre que ce que nous disent nos sens ?

Une fois, John Ashley nous apporta un ouvrage intitulé Soixante-Six Cristaux sur la neuvième Planète, d’un certain Théophilus Jones. Après qu’il nous l’eut résumé, je n’aurais pas pu être plus sarcastique. Je connaissais bien les ouvrages précédents de Jones, et cette nouvelle hypothèse ne faisait rien pour arranger son cas. « Tu ne vois pas à quel point il est illogique ? Il lui faut contredire toute notre vision de l’histoire de l’humanité, le travail de centaines de savants basé sur des milliers de preuves irréfutables, rien que pour établir la possibilité qu’il ait existé une civilisation préhistorique avancée ? Ce qui ne prouverait aucunement qu’ils soient allés jusqu’à Pluton pour y édifier un temple. Enfin, pourquoi auraient-ils fait ça ?

— D’accord, mais regarde tout ce qu’il dit de l’extrême antiquité d’Icehenge.

— Non, non, non, rien de tout ça n’est une méthode de datation sérieuse. Le calcul des probabilités pour un monolithe de se faire heurter par une micrométéorite ? Mais enfin, on s’en fiche de savoir à combien elles s’élèvent. Il pourrait tout aussi bien s’être fait toucher le lendemain de son érection et au diable les probabilités ! Cela ne prouve rien. Ce monument a été érigé par des Martiens il y a environ trois siècles, ceux de l’expédition Davydov. Ce sont les seuls qui avaient les moyens d’aller jusqu’à Pluton il y a si longtemps. Relis Nederland, il a tout élucidé de façon magistrale. Il a même trouvé mention des plans du monument dans le carnet d’Emma Weil. Avec ce genre de preuve, on n’a pas besoin de chercher des explications tirées par les cheveux. C’est absurde, John. »

Et John répliquait aussitôt que non, et Angela, George et les autres le soutenaient habituellement. « Comment peux-tu en être sûr, Edmond ? Comment ?

— En examinant les preuves que je possède. Cela tombe sous le sens. »

Non pas que mes sentiments à l’égard de mon arrière-grand-père eussent toujours été si positifs. Une fois, je rentrais après une dure journée à charger des tuyaux. J’avais bu quelques bières après le travail avec le reste de l’équipe et je me sentais déprimé. En passant devant une boutique d’holoviseurs, je reconnus Nederland dans un des personnages lilliputiens participant à un débat qui passait sur l’holo en vitrine. Curieux, je m’arrêtai pour le regarder. Il discutait de je ne sais quoi – de la rue, il était difficile d’entendre le haut-parleur du magasin – avec un groupe d’individus bien habillés à l’air sentencieux qui lui ressemblaient beaucoup ; très bien mis, il respirait l’autorité et arborait sur son minuscule visage un docte froncement de sourcils – il s’apprêtait à reprendre celui qui parlait.

Je me souvins que j’avais une fois tarabusté mon père : « Pourquoi n’aimes-tu pas grand-papy, papa ? Pourquoi ? Il est célèbre ! » Il me fallut beaucoup insister de la sorte rien que pour faire admettre à papa qu’il n’aimait pas Nederland, et encore davantage pour qu’il s’en explique. Finalement, il avait dit : « Eh bien, je ne l’ai rencontré qu’une fois, mais il a été grossier avec ta mère. Elle disait que c’était parce que nous l’avions ennuyé, mais je pense qu’il aurait quand même pu être poli. C’était sa propre petite-fille et il s’est conduit comme si elle avait été une clocharde qui lui réclamait une pièce. Cela ne m’a pas plu. »