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Je le laissai dans sa vitrine et repris ma route en réfléchissant à cela. Lorsque j’arrivai à mon vieux meublé miteux avec ses murs décrépis et ses carreaux cassés, je revis Nederland sur son luxueux plateau martien avec ses beaux habits et me sentis un peu amer.

Mais, la plupart du temps, j’étais fier d’avoir un si grand historien pour ancêtre ; son œuvre me fascinait, j’étais devenu expert en la matière. Un mur de ma chambre était recouvert d’étagères remplies d’ouvrages de Nederland ou sur lui, ou sur Oleg Davydov, Emma Weil, l’Association interstellaire de Mars, la Guerre civile martienne et le reste de l’histoire de Mars des premiers temps. J’étais devenu un spécialiste de toute cette époque et mes premières publications furent des lettres envoyées à Chronique de l’Histoire martienne et Vestiges pour corriger des erreurs dans des articles sur cette période. La publication de ces lettres dans des journaux si prestigieux me convainquit que j’étais un érudit autodidacte, un ouvrier intellectuel, l’égal de n’importe quel universitaire. Et je me mis à étudier plus fort que jamais, très content de moi… amateur dans un domaine où je n’avais jamais eu le moindre contact avec les sources d’information premières : un des nombreux disciples de Nederland dans la révision générale de l’histoire martienne.

Les années avaient donc passé et Icehenge, ainsi que l’explication qu’en avait donnée Nederland, la stupéfiante histoire de la mutinerie de Davydov, était resté un point focal de ma vie. Le tournant décisif – la fin de mon innocence, pour ainsi dire – eut lieu le Jour de l’an 2590. Je travaillais alors pour la Compagnie météorologique de Titan. Tôt dans la soirée, j’étais au travail pour participer à la création d’un orage qui se déchaînait au-dessus de la bruyante ville nouvelle de Simonidès. Juste avant la grosse explosion de minuit – deux énormes boules de feu de Saint-Elme qui entraient en collision au-dessus du dôme – on nous donna congé et nous débarquâmes en ville décidés à prendre du bon temps. Toute l’équipe, seize personnes en tout, se rendit d’abord à notre bar habituel, Chez Jacques. Jacques était déguisé en Vieille Année et son chimpanzé apprivoisé, vêtu de couches et de rubans, représentait la Nouvelle. Je bus plusieurs bières, me laissai ouvrir sous le nez diverses capsules et me retrouvai bientôt, comme la plupart de ceux qui étaient là, fin saoul. Mon patron, Mark Starr, se roulait par terre où il luttait avec le chimpanzé. Il avait l’air de perdre. Un chœur improvisé braillait un vieux succès, Je l’ai rencontrée dans un restaurant de Phobos, et, inspiré par l’évocation de mon satellite natal, je me mis à entonner un contre-chant fort élaboré. J’étais apparemment le seul à en percevoir les beautés. Il y eut des hurlements de protestation et la femme assise à côté de moi manifesta sa désapprobation en me poussant du banc. Alors que je me remettais sur pied, elle se leva ; je la projetai sur la table de derrière. Les occupants de celle-ci, dérangés par son arrivée, se mirent à lui taper dessus. Magnanime, je lui attrapai le bras et la leur arrachai. Aussitôt dégagée, elle me frappa rudement à l’épaule et cogna de nouveau rageusement. Je parai le coup de l’avant-bras et la visai au sternum mais elle avait une meilleure allonge et était beaucoup plus en colère, si bien que je dus battre rapidement en retraite en évitant ses poings. Malgré une paire de gifles bien assenées, je vis que je ne faisais pas le poids et me glissai hors du bar à travers la foule.

Je m’assis au bord du trottoir et me laissai aller. Je me sentais bien. Il y avait beaucoup de monde dans la rue, la plupart dans un état d’ébriété avancé. L’un d’entre eux ne me vit pas et trébucha sur mon pied. « Hé ! » cria-t-il en m’attrapant par le col, à genoux devant moi. « Qu’est-ce que ça veut dire de faire tomber les gens comme ça ? » C’était un homme à la poitrine en forme de barrique avec des bras minces qui n’en avaient pas moins l’air costaud ; il me secoua un peu et il me sembla que ses biceps avaient l’air de fils de fer sous la peau. Il avait de longs cheveux emmêlés, une petite tête et il puait le whisky.

« Désolé », dis-je, et j’essayai de dégager mon col de ses mains. Je n’y arrivai pas. « J’étais tranquillement assis là et vous m’êtes rentré dedans.

— Bien sûr ! » cria-t-il, et il me secoua à nouveau. Puis il me lâcha et ses yeux roulèrent légèrement ; il se mit sur les fesses, considéra sa situation d’un air hébété et se laissa glisser dans le caniveau, hors du chemin. Je m’éloignai d’un ou deux pas, mais il me fit signe d’arrêter. Il sortit un flacon de sa poche de chemise, l’ouvrit avec une gaucherie précautionneuse, se l’agita sous le nez.

« Vous ne devriez pas prendre de ça, lui dis-je.

— Et pourquoi donc ?

— Ça fait monter la pression sanguine. »

Il me dévisagea de ses yeux injectés de sang. « Vaut mieux qu’elle monte que pas de pression du tout.

— Vu sous cet angle…

— Alors vous feriez mieux d’en essayer un peu, hein ? »

Je ne savais pas s’il était sérieux, mais je décidai de ne pas chercher à savoir. « Je suppose que oui. »

Il se hissa lentement à côté de moi sur le rebord du trottoir. Assis, il ressemblait à une araignée. « Faut avoir de la pression sanguine, c’est ce que je dis toujours.

— Je vois. »

Il agita le flacon sous mon nez et je sentis aussitôt l’effet de la came. Il le laissa là jusqu’à ce que je m’évanouisse presque d’euphorie et de manque d’oxygène. « Mon vieux, dit-il, le Jour de l’an tout le monde devient dingue.

— Je me d-demande bien pourquoi, bon Dieu », réussis-je à dire.

Puis Mark, Ivinny et quelques autres de l’équipe jaillirent hors de Chez Jacques. « Viens, Edmond, le singe a déniché un extincteur et il va nous arroser d’un moment à l’autre. »

Je me levai beaucoup trop vite et, quand les lumières colorées eurent disparu, je fis signe à mon nouveau compagnon. Il commença à se lever et nous l’aidâmes à se mettre sur pied. Il était d’une vingtaine de centimètres plus grand que nous tous. Nous partîmes à la traîne de mon groupe d’amis ; nous bavardions sans interruption en écoutant à peine ce que disait l’autre tant nous étions défoncés. Puis un groupe d’une quarantaine de personnes en train de se battre surgit d’une rue latérale et nous fûmes pris au milieu ; Simonidès était rempli de marins de Caroline Holmes, l’aube était proche et, à en juger par le brouhaha répercuté par le dôme, il semblait qu’il y avait des bagarres dans toute la ville. Les bras de mon nouveau compagnon n’étaient minces que par rapport à son torse gigantesque et, grâce à leur longueur et leur puissance, il était en mesure de dégager une large zone autour de lui. Je collai à ses talons et fus frappé à la tempe par son coude. Quand je repris conscience quelques secondes plus tard, il me traînait par les pieds sur les traces de Mark et des autres. « Qu’est-ce qui t’a pris de m’attaquer par-derrière, hein ? beugla-t-il. Tu sais pas que c’est dangereux ?

— Euh… » Un flacon fourré sous une de mes narines et j’eus de nouveau les idées claires. Je me relevai en trébuchant et suivis mon compagnon par les rues encombrées.

À l’aube, nous étions à la lisière de la ville, assis sur la large bande de béton juste en bordure du dôme. Il restait sept ou huit membres de l’équipe qui riaient et buvaient à une grande bouteille blanche. Mon nouvel ami faisait des dessins avec du gravier sur le béton. Un point blanc apparut au-dessus de l’horizon et s’étira en une ligne effilée qui divisait la nuit : les anneaux. Saturne allait bientôt se lever.