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Mon ami était devenu mélancolique. « La compétition », ricana-t-il en réponse à une réflexion que j’avais faite au sujet du tapage de cette nuit. « La compétition, c’est toujours la même histoire. Le vieux sage contre le jeune Turc, ou les jeunes Turcs, et le jeune Turc, s’il est à la hauteur, ce qu’il est par définition, semble toujours gagner, à tous les coups. Même aux échecs. Tu as entendu parler de Goodman. Ce type étudie religieusement les échecs pendant à peine vingt-cinq ans, fait ses débuts à trente-cinq ans et gagne trois cent soixante parties de tournoi d’affilée, écrase le vieux Gunnar Knorrson – cinq cent quinze ans – par douze à deux, Knorrson qui était tenant du titre interplanétaire depuis cent soixante et quelques années ! C’est déprimant.

— Tu joues aux échecs ?

— Oui. Et j’ai cinq cent quinze ans.

— Houlà, c’est vieux. Tu n’es pas Knorrson ?

— Non, je suis vieux, c’est tout.

— Tu parles.

— Oui, j’en ai vu, des Jours de l’an. Je ne peux pas dire que je m’en rappelle beaucoup…

— Ça fait longtemps.

— Ouais. En plus, je doute que je me souvienne de celui-ci demain, alors tu vois comme ça file.

— Tu as dû en voir, des changements.

— Oh ! oui. Pas tant que ça, malgré tout, au cours des deux derniers siècles. Il me semble que les choses ne changent plus aussi vite qu’avant. Pas aussi vite qu’aux XXe, XXIe et XXIIe siècles, vois-tu. La force d’inertie, je pense.

— Un plus lent renouvellement de la population, veux-tu dire.

— Ouais, c’est ça. Tout le monde prend son temps. Je suppose que c’est un phénomène que l’on observe partout.

— Vraiment ?

— Je ne sais pas. Mais, bon Dieu, pourquoi le vieux sage ne bat-il pas le jeune Turc ? Pourquoi ne continue-t-on pas à s’améliorer ? Où passe notre créativité ?

— Au même endroit que nos souvenirs, dis-je.

— Je suppose. Enfin, à quoi bon ? Gagner n’est pas primordial. Je me porte très bien sans ça. Je n’ai pas envie de changer. » Il secoua la tête. « Je ne voudrais pas faire comme les Phénix. Tu en as entendu parler ? Des types qui se rassemblent en société secrète et se font sauter le caisson le jour de leur cinq centième anniversaire ? »

Je hochai la tête. « Le club des Phénix.

— Des Phénix ! Conçois-tu une telle stupidité ? Je ne comprendrai jamais ces gens. Je ne comprendrai jamais non plus ces casse-cou. On dirait que plus ils ont à perdre, plus grand est le frisson qu’ils éprouvent à risquer leur vie sans raison. Ces foutus idiots qui se battent en duel à l’épée, essaient de se poser sur Jupiter, vont pique-niquer sur un iceberg dans les anneaux…, qui se font tuer !

— Tu penses vraiment que les gens ont plus à perdre à mourir maintenant que quand ils vivaient soixante-dix ans ?

— Certainement.

— Pas moi. »

Il m’enfonça son coude dans les côtes, brutalement. « Tu n’es qu’un gosse, tu n’y connais rien. Tu ne sais pas comme cela te semblera étrange plus tard. » Il balaya rageusement ses graviers. « Dans tout le système, il n’y a que deux cents personnes, à peu près, plus vieilles que moi. Et elles disparaissent rapidement. Un de ces jours, moi aussi je disparaîtrai. Mon corps rejettera tous ses implants médicaux et s’arrêtera » – il claqua des doigts – « comme ça. On ne sait toujours pas pourquoi. Et, bon sang, je ne me fais pas à cette idée. Comprends-tu ce que ça fait de vivre aussi vieux ? Non, bien sûr. Tu ne peux pas. Je te le dis, ça ne me dérangerait pas de vivre encore six cents ans. J’essaie sans cesse d’en persuader mon corps. Et je suis sacrément content de ne pas être mort à soixante-dix ans ou à cent. Qu’est-ce que c’est, une vie comme ça ? Bon Dieu, j’ai fait tant de choses… » Ses yeux, braqués sur le béton où nous étions assis, regardaient à une distance infinie.

« Tu as fait tout ce que tu voulais ? »

Il secoua la tête, en colère contre moi.

« Moi non plus. »

Il rit avec mépris. « J’espère bien que non. »

J’étais encore ivre ; j’avais des élancements dans la tête et toute ma vie semblait tourbillonner devant moi, sur le béton à l’extérieur du dôme. « J’aimerais voir Icehenge. »

Il fit volte-face, me dévisagea avec une expression bizarre. Il écarta ses cheveux emmêlés pour mieux me voir. « Tu aimerais voir quoi ?

— J’aimerais me tenir au milieu, en faire le tour et le regarder. Icehenge, tu sais, le monument de Davydov, là-bas sur Pluton.

— Ah ! » s’écria-t-il. Il éclata de rire. « Ha ! Ha ! Ha ! » Il se mit à genoux, se releva. « Davydov, as-tu dit ?

— Il dirigeait l’expédition qui a édifié le monument. »

Dans son agitation, il tourna autour de moi et poussa encore quelques éclats de rire. Il vint se placer devant moi, se pencha pour agiter son poing serré devant mon visage. « Il… n’a… pas… fait… ça. »

Sa colère pénétra enfin les brumes de mon ivresse. « Quoi ? dis-je, dessoûlant rapidement. Qu’as-tu dit ?

— Qu’est-ce qui te fait penser que Davydov a quelque chose à voir avec ça ?

— Hum. » Je rassemblai mes idées. « Un historien nommé Nederland a reconstitué l’histoire sur Mars, il a trouvé un carnet…

— Eh bien, il s’est trompé ! »

J’étais ahuri. « Je ne pense pas, enfin, il s’est bien documenté…

— Imbécile ! Pas du tout ! Que dit-il… des mineurs d’astéroïdes ont assemblé à la diable un astronef et sont partis, qu’est-ce que ça a à voir avec Pluton ? Réfléchis un peu. » Il s’approcha à grands pas du dôme, le frappa rudement de la paume.

Je me levai et le suivis, troublé mais intrigué. « Mais c’étaient les seuls à aller jusque-là, vois-tu… un processus d’élimination…

— Non ! » Il ouvrit la bouche… hésita… tourna les talons et s’éloigna. Je le suivis et, quand il s’arrêta, je tournai autour de lui. Il tenait les poings serrés devant lui.

« Qu’est-ce que tu as ? demandai-je. Pourquoi es-tu si sûr que l’expédition Davydov n’est pas… »

Il pivota, me saisit le bras et me tira à lui. « Parce que je sais », dit-il, la voix pâteuse. « Je sais qui l’a placé là-bas. »

Il me lâcha, prit une profonde inspiration. À cet instant, Saturne surgit au-dessus de l’horizon et, dans le dôme, tout le monde se mit à pousser des acclamations. Dans tout Simonidès, les cris, les sirènes, les sifflets, les avertisseurs et les cloches saluaient l’aube de la nouvelle année en un bruyant chahut. Mon compagnon bascula la tête en arrière et hurla d’une voix rauque, puis il s’éloigna de moi dans la foule.

« Attends ! » criai-je, et je m’élançai à sa suite. « Hé ! Attends ! » Je le rattrapai, le saisis par la manche, le forçai à se retourner. « Que veux-tu dire ? Qui l’a placé ? Comment le sais-tu ?

— Je sais », dit-il d’un ton brusque. Il me regarda fixement. Dans toute cette cacophonie, nous étions tous deux immobiles face à face, les yeux dans les yeux. Et quelque chose dans son expression me dit qu’il savait. Il me disait la vérité. Ce fut cet instant qui changea tout, ce fut cet instant qui me changea. J’appris alors qu’à certains moments, en certains lieux, nous nous rencontrons d’une façon qui rend toute tricherie impossible. L’intensité de la chair franchit le fossé de cerveau à cerveau. Le regard de basilic de cet homme aux yeux injectés de sang me pétrifiait et je sus qu’il savait.