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Je n’étais pas satisfait pour autant. « Comment ? » dis-je.

Il devait avoir lu sur mes lèvres. Il pointa sur son visage un index noueux. « J’ai aidé à le construire ! Ha ha ! » Avec tout ce bruit, il était difficile de l’entendre et il semblait se parler en partie à lui-même, ce qui rendait la chose encore plus difficile, mais il dit quelque chose comme : « J’ai aidé à le construire et maintenant je suis le dernier. Elle seule… » – le hurlement d’un avertisseur – « hommes et femmes, là-bas, et maintenant tous sont morts sauf moi ! » Il dit encore autre chose, mais les cris de la foule couvrirent ses paroles.

« Mais qui, pourquoi ? hurlai-je. Qu… »

Il m’interrompit d’un coup au sternum. « Trouve-le. Je ne t’en dis pas plus. » Il tourna les talons et s’enfonça dans la foule en laissant derrière lui les gens suffisamment en colère pour me rendre difficile de le suivre. Je contournai cependant des groupes et en bousculai d’autres, au désespoir de le rattraper. J’aperçus sa chevelure en broussaille derrière un petit groupe de personnes et fonçai dans le tas… « Attends ! hurlai-je. Attends ! »

Il m’entendit, fit demi-tour et me chargea, me renversa d’une bourrade. Je me relevai vivement et vis sa tête dépasser de la foule, mais l’allure de ma poursuite se ralentit ; à quoi bon ? S’il ne voulait pas me parler, je ne pouvais pas le forcer.

Je cessai donc de le suivre et restai là, complètement désorienté, dans l’aube embrumée, comme si cette nouvelle année avait apporté avec elle un monde neuf. Des étrangers me dévisageaient, me désignaient à d’autres. Je me rendis compte que j’étais sale, échevelé… non pas que cela me distinguât en rien dans cette foule, mais cela me ramena soudain à la réalité dont je n’avais plus conscience depuis plusieurs minutes, au moins. Je secouai la tête. « Bonne année ! » criai-je au cercle de ceux qui m’observaient – à mon étranger avec ses étranges nouvelles – et j’essayai de revenir sur mes pas pour retrouver ce qui restait de l’équipe.

Cet homme savait quelque chose à propos d’Icehenge, j’en étais certain. Et cette certitude bouleversa mon existence.

J’étais à court de nourriture et j’avais épuisé mes souvenirs, aussi décidai-je de laisser tomber un jour ou deux le clavier et mes mémoires pour traîner dans les salles communes. Je tomberais peut-être sur Jones, ou je pourrais le dénicher. Plusieurs personnes à bord, avais-je entendu dire, se sentaient offensées que Jones ait été invité (par moi). Théophilus Jones était un paria, un de ces étranges savants qui défient les dogmes fondamentaux dans tous les domaines, le leur comme les autres. Mais je considérais le grand rouquin comme l’une des personnes les plus intelligentes à bord du Flocon-de-Neige, et de loin la plus distrayante. Et il était plus enclin que les autres à discuter d’autre chose que d’Icehenge. Avant de quitter ma chambre, je gagnai la console de ma bibliothèque pour lui faire imprimer un des livres de Jones. Lirais-je L’Énigme de la technologie préhistorique (volume 5) ? Oui. Je tapai le code.

Je pris un grand bol de crème glacée dans la cuisine et allai m’installer à une table pour la manger en lisant. Le réfectoire était vide… c’était peut-être la période de sommeil ? Je n’en étais pas sûr.

J’ouvris mon livre tout neuf aux pages encore raides aux abords de la reliure en spirale et me mis à lire :

Il nous faut soupçonner une présence extraterrestre dans les énigmes des origines de l’humanité car l’échec de la science à éclaircir le mystère des débuts de l’évolution humaine, à découvrir le point où l’homme se rattacherait à une espèce terrestre, est significatif ; et les récentes découvertes de l’Oural et de l’Inde du Sud, où ont été trouvés des squelettes humains fossilisés âgés de cent millions d’années, démontrent que le modèle scientifique de l’évolution humaine admis jusqu’ici est faux. Une intervention extraterrestre, sous forme de manipulation génétique, croisement entre espèces ou, plus vraisemblablement, colonisation, est presque certaine.

Il n’est donc pas impossible qu’ait existé dans les temps préhistoriques une civilisation humaine technologiquement avancée… une précédente vague de l’Histoire, dont toute trace a disparu. Que toute trace de cette civilisation ait été effacée est inévitable. Mers et continents sont nés et ont disparu depuis, et l’humanité elle-même doit être passée près de l’extinction plus d’une fois. S’il a existé une grande et antique cité sur le vaste triangle de l’Inde alors que celui-ci n’était qu’un promontoire au nord du Gondwana, qu’en saurions-nous à notre époque, écrasée comme elle a dû l’être dans la collision entre l’Inde et l’Asie, profondément enfouie sous l’Himalaya par la Terre elle-même ? Peut-être est-ce pour cela que le Tibet est un lieu où les hommes ont toujours possédé une grande et antique sagesse et ce que nous savons maintenant être le plus ancien des langages écrits, le sanskrit. Peut-être quelques membres de cette antique race ont-ils survécu au cataclysme immémorial ; ou peut-être les Tibétains ont-ils découvert des cavernes à partir desquelles de profondes fissures s’enfoncent dans le basalte de la montagne vers des vestiges de cette cité détruite…

Mon bol de glace était vide, aussi me levai-je pour aller le remplir à la cuisine en secouant la tête. Quand je regagnai ma table, Jones en personne était dans la salle, en pleine conversation avec Arthur Grosjean. Ils étaient devant le tableau noir et Grosjean tenait un marqueur. Il avait été planétologue en chef à bord du Perséphone en 2547 et était coauteur de la seule description détaillée du mégalithe. Il était vieux, près de cinq cents ans, petit et frêle. Il enroulait maintenant un bout de ficelle autour du marqueur en écoutant Jones qui parlait d’une voix animée. Je m’assis et les regardai en mangeant.

« Vous tracez d’abord un demi-cercle, dit Grosjean. Cela vous donne la moitié sud. Et la moitié nord – celle qui se trouve le plus près du pôle – est aplatie. » Il dessina un diamètre horizontal et un demi-cercle en dessous. « Nous avons déterminé la construction qui permet d’obtenir la courbure de la moitié nord. Vous divisez le diamètre en trois parties égales. Vous prenez les points B et C comme centres pour les arcs de rayon BD et CE. » Il plaça les lettres fiévreusement. « À partir de leur point de rencontre, F, vous tracez une perpendiculaire qui passe par le centre A et rencontre le demi-cercle sud au point G. Vous tracez GBH… et GCI… puis l’arc HI de centre G. Et voilà ! »

« La construction… », dit Jones. Il prit le marqueur et se mit à dessiner de petits rectangles autour du cercle.

« La totalité des soixante-six monolithes se trouve à moins de trois mètres de cette construction, dit Grosjean.

— Et c’est un modèle celtique préhistorique, dites-vous ?

— Oui, nous avons découvert plus tard qu’il était employé en Grande-Bretagne au cours du second millénaire avant Jésus-Christ. Mais je ne vois pas comment cela peut venir à l’appui de votre théorie, monsieur Jones. Il aurait été tout aussi facile aux constructeurs d’Icehenge de copier les Celtes qu’aux Celtes de copier les constructeurs d’Icehenge… plus facile, si vous voulez mon avis.

— Peut-être, mais comment savoir ? Cela me semble extrêmement suspect. »