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Puis Brinston et le Dr Nimit entrèrent. Jones leva les yeux et les aperçut. « Et qu’en pense le Dr Brinston ? » dit-il à Grosjean. Brinston l’entendit et regarda dans leur direction.

« Eh bien », dit Grosjean, mal à l’aise, « je crains qu’il ne pense que nos mesures du monument sont inexactes.

— Comment ? »

Brinston quitta Nimit pour s’approcher du tableau. « L’examen des hologrammes pris à Icehenge montre que les mesures in situ – qui n’ont pas été faites par le Dr Grosjean, je le précise – ont été effectuées sans aucune rigueur.

— Il faudrait qu’elles soient bien inexactes, dit Jones en se tournant vers le tableau, pour faire de cette construction une spéculation hasardeuse.

— Eh bien, c’est le cas, dit Brinston d’une voix tranquille. Particulièrement du côté nord.

— Si vous voulez savoir, confia Grosjean à Jones, je pense quand même que cette construction est celle utilisée par ceux qui ont édifié le monument.

— Je ne pense pas que cette attitude soit saine », dit Brinston d’une voix pleine de condescendance. « Je pense que moins nous aurons d’idées préconçues avant d’être sur place, mieux cela vaudra.

— J’ai été sur place, dit Grosjean d’un ton cassant.

— Oui », dit Brinston, toujours jovial. « Mais cela ne relève pas de votre domaine. »

Jones jeta violemment le marqueur à terre. « Vous êtes un imbécile, Brinston ! » Il y eut un silence choqué. « Icehenge ne relève pas de votre domaine exclusif parce que c’est vous l’archéologue ! »

Je me levai, fasciné par le spectacle : le grassouillet Brinston qui essayait encore d’avoir l’air dégagé ; le rouquin Jones, rouge de colère, qui le dominait de toute sa taille ; le frêle et sévère Grosjean qui complétait le tableau ; et Nimit et moi qui regardions de l’autre côté de la pièce.

Les lèvres de Jones se retroussèrent et Brinston fit un pas en arrière, les mâchoires soudain tendues. « Venez, Arthur, dit Jones. Allons poursuivre ailleurs notre conversation. » Il sortit de la pièce à grands pas et Grosjean le suivit.

Je me souvins de Nederland en train de me dire : « Cela va devenir un cirque. » Brinston s’approcha de nous, l’air toujours tendu. Il remarqua que nous le dévisagions et eut l’air gêné. « Quelle susceptibilité, ces deux-là, dit-il.

— Ils ne sont pas susceptibles, répondis-je. Vous les avez vexés en venant semer la zizanie.

— Moi, je sème la zizanie ! explosa-t-il. C’est vous la force perturbatrice à bord de ce vaisseau, Doya, à vous cacher tout le temps dans votre cabine comme si vous ne vouliez rien avoir à faire avec nous ! À refuser de participer à nos discussions ! Vivre vingt ans sur Transtation comme un clochard a fait de vous une espèce de misanthrope.

— Ne pas vouloir participer à vos jeux ne veut pas dire que je suis misanthrope. En plus, j’ai du travail.

— Du travail, ricana-t-il. Votre travail est terminé. » Il passa dans la cuisine en nous laissant, Nimit et moi, nous dévisager en silence.

Transtation – où j’avais vécu quinze ans et non vingt – est le train de marchandises, la liaison express, la fusée à grande vitesse permanente pour les satellites extérieurs. Elle se sert du Soleil et des géantes gazeuses comme corps-morts ou accélérateurs gravitiques pour tourner. Elle parcourt en un an une distance à peu près équivalente à l’orbite de Saturne… plutôt rapide pour un caillou. Elle est née dans la tête de Caroline Holmes, le richissime armateur qui a bâti la plupart des colonies de Jupiter ; et elle en a largement profité, comme de toutes ses autres idées. Sa compagnie, les Métaux joviens, a pris un astéroïde grossièrement cylindrique de douze kilomètres de long sur cinq de diamètre environ. Il a été évidé, un énorme système de propulsion a été installé à un bout et il s’est mis à tourner autour du Soleil, changeant constamment d’orbite pour parvenir à son prochain rendez-vous.

J’y étais arrivé en 2594 sur une navette de Titan. Mon nom avait fini par apparaître sur la liste des stoppeurs (le Conseil des satellites extérieurs fournissait la traversée gratuite entre les satellites qui sinon aurait été trop coûteuse pour les simples particuliers, il suffisait de s’inscrire sur la liste et d’attendre que votre nom arrive aux premières places. J’avais attendu quatre ans).

L’arrivée sur Transtation ressemble à une course de relais où il faudrait passer le témoin à un coureur cinq fois plus rapide… car faire accélérer une navette à la vitesse de Transtation enlèverait tout intérêt à son principe même. Notre navette se déplaçait à sa vitesse maximale et les passagers étaient enfermés chacun dans une cabine anti-g (la Gelée) du petit vaisseau de transfert. Au passage de Transtation, les vaisseaux de transfert étaient propulsés dans sa direction avec une accélération terrifiante, ensuite ses équipes de transfert le happaient et ils accéléraient encore plus tandis qu’ils nous tiraient à eux.

Même dans la Gelée, les brusques accélérations étaient éprouvantes. Au moment où nous fûmes happés, j’eus le souffle coupé et perdis conscience une seconde. Durant cette seconde, j’eus une brève vision, vive et nette. Je ne voyais que du noir, sauf à mi-distance, droit devant moi : là se dressait un bloc de glace taillé en forme de cercueil. Pétrifié dans cette bière scintillante, les yeux grands ouverts, je me contemplais moi-même.

La vision disparut, je revins à moi, secouai la tête, clignai des yeux. Les gens de Transtation m’aidèrent à sortir de la Gelée et j’allai rejoindre les autres passagers dans un salon de réception. Plusieurs étaient manifestement malades.

Un employé de Transtation nous souhaita la bienvenue et, sans autre cérémonie, nous escorta à travers le portail jusqu’en ville. Il y avait foule… les largages vers Jupiter étaient sur le point de se faire et il y avait des tas de marchands en ville. Je me trouvai en priorité un travail comme plongeur de restaurant puis gagnai l’avant de Transtation, louai un scaphandre et pris l’ascenseur pour la surface, près du lac de méthane. Je restai un long moment assis là. J’étais sur Transtation, le premier pas vers l’extérieur.

Car j’étais toujours sur les traces d’Icehenge, oui. Mes rêves, mes visions sous le choc de l’accélération, mes études, mes déplacements, tout tournait autour du mégalithe. Et après ma rencontre avec l’étranger, sur Titan – après avoir vu voler en éclats mon histoire la plus chère –, j’avais repris mes études avec une idée fixe, nourrie d’un vague sentiment de trahison : je découvrirais qui avait mis là ce foutu truc.

Et je prenais mon temps. Pas question d’agir avec la précipitation de Nederland. Dans son désir d’être le premier – son aspiration à être celui qui a résolu le mystère – il avait été imprudent, il avait sauté trop vite aux conclusions et considéré trop de faits comme acquis. Je ne ferais pas la même erreur. Avec en tête le souvenir du regard de l’étranger aux yeux injectés de sang, je me plongeai dans les archives du Comité pour le développement de Mars, du Conseil des satellites extérieurs, des diverses compagnies minières qui avaient exploité les satellites, des chantiers navals, de l’expédition Perséphone et ainsi de suite : des années et des années de travail. Et je commençais peu à peu à discerner un fil conducteur.

Quelques années après mon arrivée sur Transtation, je me réveillai un matin dans le parc, une très jeune fille serrée dans mes bras. On venait d’allumer le « soleil » et sa lumière encore peu puissante donnait une rassurante illusion de matin. Je me levai, fis quelques exercices pour me dégourdir les jambes. La jeune fille se réveilla. En pleine lumière, elle paraissait quinze ou seize ans. Elle s’étira comme un chat. Sa veste était toute froissée. Elle était venue me trouver au milieu de la nuit et m’avait réveillé parce qu’il faisait froid et que j’avais une couverture. Il avait été agréable de dormir avec quelqu’un, de se caresser pour se réchauffer, de sentir un contact humain même à travers nos vestes.