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Je jetai encore quelques assiettes sur le tapis du lave-vaisselle – attrapai un morceau de homard gros comme mon doigt, le fourrai dans ma bouche, ne rien laisser perdre – en attendant mon remplaçant qui arriva l’air endormi.

Les rues de Transtation étaient aussi désertes que possible. Dans le quadrilatère verdoyant du parc, juste au-dessus de moi de l’autre côté du cylindre, un groupe de gens jouait au cricket. Je dépassai rapidement un de mes emplacements nocturnes sur le trottoir, enjambai des silhouettes assoupies. À l’approche du bureau de poste, je gambadais. Je n’avais pas eu les moyens de lire mon courrier depuis des jours… cela m’arrivait à la fin de chaque mois. L’administration des Postes tient les dingues de courrier au bout d’un fil.

Quand j’arrivai, il y avait foule et je dus me battre pour trouver une console. De plus en plus de gens se domiciliaient en poste restante, semblait-il, surtout sur Transtation, où presque tout le monde était en transit.

Je m’assis devant un des écrans gris, m’identifiai, réglai la poste et appelai ma correspondance des profondeurs de l’ordinateur. Je me carrai dans mon siège pour lire.

Rien ! « Merde alors ! » m’écriai-je, faisant sursauter un jeune homme dans la stalle voisine. Saleté de courrier, rien que des trucs sans intérêt. Pourquoi personne n’avait-il écrit ? « Personne n’écrit à Edmond », chantonnai-je, une rengaine que j’avais mise en musique au fil des ans. Il y avait un numéro de la Revue archéologique, un avis que mon abonnement à Marscience était arrivé à expiration, ce dont je remerciai le ciel, et un questionnaire d’un politicien local qui demandait si c’était bien là mon numéro de boîte postale actuel.

J’éteignis l’écran et sortis. Tes amis sont où tu peux les voir. Le conseil avait du bon. Il y avait plus de monde dans les rues, les trams, qui allaient au travail, en revenaient. Je ne reconnus personne. Je connaissais presque tous les résidents de Transtation, c’étaient de braves gens, mais mes vieux amis de Titan me manquaient soudain. Je désirais quelque chose… quelque chose que le courrier pourrait m’apporter, avais-je cru ; mais ce n’était pas non plus tout à fait cela.

Je détestais les matins de ce genre. Je décidai d’accepter l’invitation de Fist et pris le tram pour l’avant de la ville. Je descendis au terminus et montai dans l’ascenseur pour la surface. Sorti de l’ascenseur, j’allai à la grande fenêtre qui surplombait le lac d’Émeraude. Nous étions dans les parages d’Uranus, de sorte que le lac était plein. Le vestiaire, cependant, était presque vide. Je passai au guichet, qui me ponctionna encore un peu de l’argent de Fist. L’employé qui m’aida à passer mon scaphandre avait l’air endormi, aussi je vérifiai le raccord de mon casque dans le miroir. Une noire créature aquatique – quelque chose entre la grenouille et le phoque – me rendit mon regard derrière sa visière et je souris. Dans le miroir apparut une grimace désabusée. La grosse tête ronde, les gants munis d’ailerons, les longs pieds palmés, les nageoires costales et l’œil de cyclope du casque me transformaient (avec beaucoup d’à-propos, me dis-je) en monstre extraterrestre. J’entrai lentement dans le sas en levant haut les genoux avant de lancer les pieds en avant.

La porte extérieure s’ouvrit, je sentis l’air s’échapper et je me retrouvai dehors, livré à moi-même. Je ne sentais pas de différence, mais je respirai plus rapidement pendant un moment, comme toujours ; je n’avais guère passé de temps à l’extérieur, dernièrement. Une rampe descendait dans le lac, je la suivis jusqu’au bout d’un pas dandinant.

Autour du lac, une étendue gris-bleu s’élevait jusqu’à l’horizon rapproché de la paroi d’un ancien cratère raboté. Cela ressemblait à la surface de n’importe quel astéroïde. La vie sur Transtation – l’intérieur évidé, les bâtiments et les gens, le spatioport sophistiqué, l’énorme complexe de propulsion à l’autre bout, la vitesse extraordinaire du tout –, tout cela pouvait sembler issu d’une imagination débridée au bord de ce lac de méthane liquide prisonnier d’un vieux cratère.

Devant moi, les étoiles se reflétaient, vertes comme… oui, des émeraudes… sur la surface vitreuse du méthane. Je voyais le fond, trois ou quatre mètres plus bas. Une série de rides passa et fit danser un moment les étoiles vertes.

Au milieu du lac, la machine à vagues était un grand mur noir difficile à distinguer dans la pâle lueur du soleil. Son brusque déplacement dans ma direction (qui semblait une illusion visuelle due à un clignement d’yeux) donna naissance à une grosse vague verte. On pouvait difficilement voir les vagues avant qu’elles ne franchissent le rempart submergé vers le centre du lac ; elles se levaient alors et retombaient, se brisaient de part et d’autre du cratère en projetant dans l’espace des nappes de méthane qui retombaient lentement comme des gouttes de mercure.

Je plongeai. Submergé, je n’avais plus de poids et nager réclamait peu d’efforts. Le grondement régulier des vagues qui déferlaient couvrait le bruit de ma respiration et j’entendais toutes les dix ou quinze secondes le bruit sourd de la machine à vagues. Devant moi, le vert du méthane devenait trouble à cause des turbulences au-dessus du cratère submergé. Je perçai la surface de la tête pour regarder et tout bruit, à l’exception de celui de ma respiration, cessa aussitôt.

Il y avait quelques autres nageurs et je supposai que parmi eux se trouvaient quelques-uns de mes compagnons de travail du restaurant. Je contournai le brisant, dépassai le cratère pour aller où les vagues se heurtaient pour la première fois à la saillie du fond et prenaient toute leur hauteur, qui atteignait aujourd’hui près de dix mètres. Il y avait là trois de mes amis, Wendy, Laura et Fist ; je leur adressai un signe et fis la planche en attendant que vienne leur tour. Bercé par la douce ondulation des vagues, je me sentais parfaitement inhumain ; tout ce que je percevais – même le bruit de ma respiration – était étrange, surnaturel, trop sublime pour la sensibilité humaine.

Puis je me retrouvai seul au point de déferlement. Une vague s’approchait et je nageai vers l’endroit où elle allait se briser en calculant ma vitesse pour y parvenir juste un peu avant qu’elle ne m’entraîne.

La vague m’atteignit et je me sentis soulevé avec force. Je me tournai voluptueusement sur le ventre, me laissai glisser sur la pente de plus en plus raide jusqu’à ce que je sente qu’elle se refermait sur moi. Le bas du corps hors du méthane, je patinais sur les ailerons de mes gants… je les inclinai sur la gauche et filai latéralement, volant sur la crête de la vague… j’agitai les pieds pour ralentir un peu ma vitesse et la déferlante se referma devant moi. Le noir se fit. J’étais dans le tunnel. J’avais les mains tendues devant moi, plongées dans le méthane pour m’empêcher de tomber au creux de la vague. Immobile, je volais néanmoins, propulsé dans les ténèbres à une vitesse terrifiante par le liquide qui filait le long de mon épaule gauche, se recourbait au-dessus de ma tête et retombait de l’autre côté de mon épaule droite. J’avais devant moi un énorme tunnel et, au bout de ce tube d’obsidienne tourbillonnante, une petite ellipse de velours noir piqué d’étoiles.

L’ouverture se rétrécit, indiquant que la vague avait dépassé le cratère submergé et s’apaisait. Je plongeai pour prendre de la vitesse, fis volte-face et jaillis par le trou, sur le dos de la vague, et regagnai la surface vitreuse unie sous les étoiles.

Tout en retournant à mon point de départ, j’observais une nageuse qui tournoyait en silence sur la vague suivante. Elle monta trop haut et fut projetée par-dessus la crête de celle-ci. Si elle heurtait le fond du cratère et brisait le joint de son scaphandre, elle gèlerait immédiatement… mais elle le savait et éviterait de se laisser entraîner trop profondément.