Выбрать главу

Nederland avait-il finalement apporté la preuve de sa théorie ? L’étranger de Titan s’était-il trompé, tout compte fait ? (et moi avec lui ?) « Hum ! » fis-je. J’allais apparemment devoir me pencher sur les méthodes de datation.

Je m’éveillai dans une ruelle à proximité d’un des grands boulevards de Transtation. J’avais dormi sur le côté, mon cou et ma hanche étaient meurtris. J’ôtai ma veste et en secouai la poussière. Je me passai les doigts dans les cheveux pour les aplatir, me brossai les dents avec l’ongle, cherchai autour de moi quelque chose à boire. Je remis ma veste. Je me frappai les flancs pour me réchauffer.

Autour de moi, les silhouettes allongées étaient toujours endormies. L’heure du réveil est le pire inconvénient de la vie dans les rues de Transtation ; la température tombe à dix degrés durant la nuit pour encourager les voyageurs à louer une chambre. Pour aider l’industrie hôtelière. Mais beaucoup de gens dorment malgré tout dans la rue, étant donné qu’ils sont pour la plupart en transit. Il n’y a guère que le froid pour les déranger, si bien qu’ils économisent leur argent pour des choses plus importantes qu’une chambre d’hôtel. Nous n’avons pas besoin d’abri, à l’intérieur de cet astéroïde.

J’étais une nouvelle fois à court d’argent, mais il me fallait quelque chose à manger. Je pris le tram.

Près du spatioport, je dépensai mes dix derniers crédits dans le restaurant le meilleur marché de Transtation. Avec la monnaie, je me payai un bain et restai assis dans un coin de la piscine publique à me reposer sans penser à rien.

Cela fait, je me sentis revigoré ; mais j’étais également fauché. J’allai à mon restaurant et tapai encore Fist, puis me rendis au bureau de poste. Pas beaucoup de courrier ; mais vers la fin, à ma grande surprise, il y avait une lettre du Pr Rotenberg, chef de la section des beaux-arts à l’Institut de Transtation pour le progrès de la connaissance (qui, comme beaucoup d’institutions sur Transtation, avait été fondé par Caroline Holmes). Le Pr Rotenberg, qui avait apprécié mes « intéressants articles révisionnistes » sur Icehenge, se demandait s’il me serait possible d’accepter un contrat pour un semestre comme conférencier et animateur d’un séminaire d’étude sur les écrits relatifs au monument mégalithique de Pluton… « Houlà-là ! » m’écriai-je, et, la bouche grande ouverte, je tapai l’ordre d’imprimer la lettre.

Je sortis de ma cabine pour la première fois depuis longtemps afin de renouveler ma provision de biscuits et de jus d’orange. Les corridors de bois et de mousse du Flocon-de-Neige étaient complètement vides ; il semblait que les gens restaient dans leurs chambres ou les petits salons sur lesquels elles s’ouvraient. Le Dr Lhoste avait amené Brinston pour une visite de conciliation et ils étaient tombés sur Jones. Nos relations étaient marquées, lorsque nous ne pouvions éviter de nous rencontrer, par une réserve polie ; mais nous restions la plupart du temps cloîtrés dans l’attente du débarquement. Il ne nous restait que quelques semaines avant d’atteindre Pluton. Ce n’était pas très long ; tout le monde est patient, tout le monde sait attendre dans ce monde où tout évolue si lentement.

C’était hier mon anniversaire. J’ai eu soixante-deux ans. Un dixième de ma vie est écoulé, mon interminable enfance est terminée. Ces années me semblent une éternité et tout ne fait que commencer. C’est difficile à croire. Je repensai à l’étranger chenu rencontré sur Titan et me demandai ce que signifiait vivre aussi longtemps pour finir quand même par mourir. Que sommes-nous devenus ?

Lorsque je serai aussi vieux que cet étranger, j’aurai oublié ces soixante-deux premières années, et bien d’autres. Ou elles seront enfouies dans les tréfonds insondables de ma mémoire – ce qui revient au même que l’oubli –, le souvenir étant une faculté inadaptée à notre nouvelle échelle temporelle. Et combien d’autres facultés sont semblables ?

L’autobiographie est à présent le complément indispensable de la mémoire. Je vivrai peut-être encore dans cinq siècles, mais le je qui écrit ceci ne sera plus dans mon esprit qu’un fait brut. J’écris donc ceci pour ce moi étranger afin qu’il sache qui il a été. J’espère que ce sera suffisant. Je crois fermement que oui ; j’ai une bonne mémoire.

Pour mon anniversaire, mon père m’a envoyé un poème qui est arrivé hier soir. Il m’en a offert un tous les ans depuis maintenant cinquante-quatre ans ; ils commencent à constituer un vrai recueil. Je l’ai encouragé à les entrer, ainsi que le reste de ses poèmes, dans les archives générales, mais il s’y refuse toujours. Voici le dernier :

En contemplant le rayon vert. En mer, au nord d’Hawaii. Il fait encore jour, pas de nuages : Sur une plaine bleu foncé, Sous une demi-sphère bleu limpide. Notre bateau moucheron dans la danse bleue De vent eau et lumière. Le crépuscule proche. À l’ouest l’océan bleu nuit. Strié d’argent bleuté. Le soleil orange pâle. Descend, S’aplatit en touchant l’horizon : La Terre est maintenant entre nous et lui, La seule lumière qui nous reste infléchie Par l’atmosphère : image de soleil. À demi couché, ne pas regarder, trop brillant. Le ciel blanc autour du soleil. Seul reste un copeau, regardez maintenant : Rognure dénudée qui repasse De l’orange au jaune, Du jaune au tilleul, Puis à l’instant même où elle disparaît. Au vert éclatant !

En retournant à ma cabine avec ma nourriture, ce poème en tête, je pris conscience que mon père me manquait.

Je fis connaissance avec le séminaire que je devais animer à l’Institut environ un mois après avoir reçu l’invitation du Pr Rotenberg. À ma demande, nous avions décidé de nous retrouver dans l’arrière-salle d’un café en face de l’Institut et nous nous y étions rendus sur-le-champ.

Il fut rapidement évident qu’ils avaient lu ce qui avait été écrit sur le sujet. Que pouvais-je leur dire de plus ?

« Qui l’a construit ? demanda un nommé Andrew.

— Une minute, commençons par le commencement. » C’était Elaine, une centenaire avenante assise à ma gauche. « Parlez-nous de vous ; comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ça ? »

Je leur racontai ma vie aussi brièvement que possible, embarrassé de la rencontre fortuite qui avait déclenché toutes mes recherches. « … Comme vous voyez, je crois avoir rencontré quelqu’un qui a participé à la construction d’Icehenge, ce qui élimine nécessairement l’expédition Davydov.