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— Vous avez dû être stupéfait, dit Elaine.

— Assurément. Stupéfait, secoué… je me suis même senti trahi… mais bientôt l’idée que le monument avait été édifié par quelqu’un d’autre que Davydov se mit à m’obséder. Cela faisait que le problème n’était toujours pas résolu, voyez-vous.

— Une part de vous-même a accueilli cela avec joie. » C’était April, une femme très attentive assise en face de moi.

« Oui.

— Mais, et Davydov ?

— Et Nederland ? » demanda April. Elle avait une façon de parler plutôt sèche et méprisante.

« Je ne savais pas. Il ne semblait pas possible que Nederland se soit trompé… il y avait tous ces livres, sa théorie si bien étayée. Et j’y avais cru si longtemps. Comme tout le monde. S’il s’était trompé, que devenait Davydov ? Et Emma ? Bien des fois, alors que j’y réfléchissais, la certitude que j’avais éprouvée cette nuit-là – que cet étranger savait ce qui s’était passé – disparaissait. Mais le souvenir… refusait de disparaître. Il savait, et je le savais, j’en étais sûr. C’est ainsi qu’a débuté ma quête.

— Par quoi avez-vous commencé ?

— Un postulat. Par induction, comme Nederland. Je suis parti de la théorie qu’Icehenge n’avait pas été construit avant que les humains ne soient capables d’atteindre Pluton, ce qui me paraissait raisonnable. Et il n’y avait pas de vaisseaux qui puissent faire l’aller et retour avant 2443. Icehenge était donc de construction relativement récente et rendu anonyme dans le but délibéré de jeter un voile sur ses origines.

— Une mystification, dit April.

— Euh, oui, en un sens, bien que ce ne soit pas le monument qui soit une mystification, je veux dire qu’il est bien là quel que soit celui qui l’y a mis…

— Ensuite, l’expédition Davydov.

— Exactement. Je fus alors forcé de me demander si Davydov et Emma… si l’un et l’autre avaient jamais existé.

— Vous avez donc vérifié les premiers travaux de Nederland. » C’était Sean, un grand et gros barbu.

« C’est ce que j’ai fait. J’ai découvert que Davydov et Emma avaient bien existé… Emma avait été détentrice de plusieurs records de demi-fond pendant des années et il subsiste des traces de leurs carrières professionnelles. Et ils ont tous deux disparu avec beaucoup d’autres pendant la Guerre civile martienne. Mais les seuls éléments à établir un rapport entre eux et Icehenge étaient un dossier dans les archives d’Alexandrie, apparemment faux, et le journal d’Emma Weil, déterré près de New Houston. Je réussis à intéresser à l’affaire un chimiste du nom de Jordan qui est allé examiner le véhicule où a été trouvé le journal. Vous savez que le métal s’oxyde lorsqu’il est enfoui dans le sol de Mars et que le taux d’oxydation est mesurable… l’analyse qu’en a faite Jordan semble indiquer qu’il n’a jamais été enterré dans l’argile smectique mais plutôt exposé à l’air. C’est fort suspect, bien entendu. Puis un ingénieur du nom de Satarwal a dressé une liste de l’équipement nécessaire à la construction d’Icehenge et, d’après les dires mêmes d’Emma Weil, les mineurs d’astéroïdes ne possédaient pas tout ce matériel. La théorie Davydov s’est donc écroulée de toutes parts en quelques années, et en fait ce séminaire est un signe de cet effondrement.

— Qu’avez-vous donc fait ensuite ? demanda Sean.

— J’ai établi une liste des attributs et qualités que devaient avoir possédés les constructeurs d’Icehenge en me disant que je pourrais alors dresser une liste de suspects. Ils devaient avoir beaucoup d’argent. Ils devaient avoir de la main-d’œuvre – mon étranger, entre autres, supposai-je. Ils devaient avoir un gros astronef et pouvoir le soustraire aux registres de contrôle de vols officiels, ce qui est plutôt difficile. Et ils devaient posséder du matériel spécialisé, composé en partie d’engins fort peu répandus. Après avoir établi cette liste, je commençai à faire des suppositions, sur leurs motivations et tutti quanti, ce qui était moins vérifiable bien que cela m’ait beaucoup aidé…

— Mais vous ne pouviez pas continuer éternellement à faire des suppositions, dit April. Qu’avez-vous fait ?

— Euh… J’ai fait des recherches. Je me suis assis devant un écran et j’ai appelé des codes, lu les résultats, trouvé de nouveaux index, appelé de nouveaux codes. J’ai fouillé les registres de navigation, les archives d’usines, les registres commerciaux… j’ai enquêté sur diverses personnes fortunées. Ce genre de choses. C’était un travail fastidieux par certains côtés, mais il me plaisait. Je me voyais au début en train de chercher mon chemin dans un labyrinthe. Puis cette représentation me sembla fausse. Devant un écran de bibliothèque, je pouvais aller n’importe où. Grâce aux lois sur l’accès à l’information, je pouvais disposer de tous les dossiers et archives existants, sauf les illégaux – il y en a beaucoup –, mais si ces derniers étaient dissimulés dans de plus vastes banques de données avec des codes d’accès secrets, voyez-vous, je pouvais sans doute y accéder aussi. Je suis tombé sur des rats de fichiers qui m’ont appris de nouveaux codes, et ces nouveaux codes m’ont permis d’entrer dans des banques de données qui m’en ont appris davantage. Lorsque j’essayais de me représenter cela, je me voyais comme un minuscule composant d’un réseau de communication unifié, d’un complexe informatique polyvalent qui englobait tout le système solaire… une entité invisible en forme de disque, quasi télépathique, un phénomène ondulatoire qui ajoutait une complication supplémentaire à la danse des quarks autour du Soleil. Je ne me trouvais donc pas dans un labyrinthe, je le survolais, je le voyais en son entier… et ses parois formaient un motif, avaient une signification, si je pouvais apprendre à la déchiffrer… »

Je m’arrêtai et regardai autour de moi. Visages inexpressifs, hochements de tête neutres, tolérants. « Vous voyez ce que je veux dire ? » demandai-je.

Pas de réponse. « À peu près, dit Elaine. Mais c’est l’heure.

— D’accord, dis-je. À la prochaine fois. »

Un soir, après une petite fête dans la cuisine du restaurant, j’errais dans les rues, l’esprit en ébullition. Le « soleil » était éteint et l’autre côté du cylindre était une dentelle de réverbères et d’enseignes colorées. C’était le lendemain de la paye, si bien que je fis halte au Centre d’information et attendis qu’une cabine se libère. Lorsque j’en eus trouvé une, je m’assis et consultai des index au hasard. Quelque chose me tracassait, mais je ne savais pas exactement quoi ; pour le moment, je désirais simplement de la distraction. Je choisis finalement les Nouvelles Récréatives, qui passaient en continu.

La pièce s’assombrit pour laisser apparaître une plate-forme dans l’espace. Le point de vue se déplaça et je constatai que nous étions sur l’extension d’un petit satellite en orbite basse autour d’un astéroïde.

La voix chantante d’un commentateur sportif s’éleva. « Sur Hébé, l’antique jeu de golf a subi une nouvelle métamorphose. » Nous nous avançâmes sur la plate-forme et deux golfeurs apparurent au bord, vêtus de minces combinaisons de sortie express. « Oui, Philip John et Arafura Aloesi ont ajouté une nouvelle dimension à la pratique de leur sport favori sur et autour d’Hébé. Mais laissons-leur la parole. Arafura ?

— Oui, Connie. Eh bien, en deux mots, nous jouons la balle d’ici. Le drapeau est là-bas, près de l’horizon, vous voyez la lumière ? Le but fait deux mètres de largeur, nous avons pensé qu’il nous fallait bien ça, d’ici. Nous jouons la plupart du temps en un seul coup.