— À quoi devez-vous faire attention quand vous frappez la balle d’ici, Phil ?
— Eh bien, Connie, nous sommes en orbite de Clarke, de sorte qu’il n’y a pas à se soucier de la vélocité orbitale. Cela ressemble beaucoup à n’importe quel autre drive, à part que l’on se trouve plus haut que d’habitude…
— Il faut veiller à ne pas frapper trop fort ; la gravité n’est pas très forte autour d’un petit rocher comme celui-ci, si vous utilisez un bois no 1, vous risquez de placer la balle en orbite, ou même de l’envoyer dans l’espace…
— Oui, Connie. Pour ma part, j’utilise généralement un fer no 3 et je frappe vers le bas, c’est ce qui rend le mieux. Nous jouons parfois d’un endroit où il faut faire décrire une orbite à la balle avant qu’elle touche le sol, mais c’est déjà assez difficile comme ça et…
— Très bien, voyons donc comment vous faites. »
Ils jouèrent et les balles disparurent.
« Et comment voyez-vous où la balle est tombée, les gars ?
— Eh bien, Connie, nous avons cet écran radar qui suit les balles jusqu’à l’horizon – vous voyez, la mienne est sur la bonne route – puis le green fait cent mètres de diamètre et si nous atterrissons dessus on le voit sur cet écran-là. Là, elles vont atterrir… »
Rien n’apparut sur l’écran vert, à côté d’eux. Phil et Arafura eurent l’air déconfit.
« Merci, les amis. Vous formez des projets pour l’avenir ? »
Phil s’épanouit. « Eh bien, je me disais que si nous allions nous installer en orbite autour d’Io, nous pourrions utiliser la Tache Rouge comme trou. Pas de problème de gravité, là-bas…
— Oui, ça ferait un sacré parcours. C’était Connie McDowell qui vous parlait d’Hébé… »
Mon temps était écoulé et la pièce fut plongée dans le noir, puis l’éclairage revint. Un employé finit par venir me sortir. J’étais resté assis, bouche bée : frappé par une soudaine inspiration. Je bondis en riant. « C’est ça ! dis-je. Des balles de golf ! » Je ne cessais de rire comme un fou. « Je tiens ce vieil imbécile, cette fois ! » L’employé me dévisagea et secoua la tête.
Une longue lettre de moi parut à peine un mois plus tard (je l’avais écrite en une semaine) dans la partie Commentaires de Vestiges. Un passage de celle-ci disait :
Il n’existe pas d’indice probant de l’âge d’Icehenge. Pour la bonne raison que la plupart des méthodes de datation mises au point par les archéologues ne sont applicables qu’à des substances et des phénomènes qu’on ne trouve que sur Terre. Certaines ont été adaptées aux conditions de Mars, mais sur les corps planétaires dépourvus d’atmosphère les phénomènes qu’elles mesurent n’existent tout simplement pas.
L’âge de la glace d’Icehenge a été évalué à environ deux millions d’années. Mais il s’est révélé plus difficile de déterminer quand elle a été découpée et placée sur Pluton. Deux altérations des « pains » de glace offrent des méthodes de datation possibles. Tout d’abord, une certaine quantité de glace s’est sublimée spontanément, mais à soixante-dix degrés Kelvin, le processus est extrêmement lent et ses effets sur Icehenge trop petits pour être mesurés. (Cela plaide contre toute antiquité du mégalithe – cette antiquité alléguée par les tenants des théories « préhistoriques » – mais n’est d’aucune aide pour déterminer avec plus de précision la date de construction.)
On a tenté de mesurer la seconde altération de la glace, résultat de l’impact de micrométéorites. Le Pr Mund Stallworth a mis au point, avec l’aide du Pr Hjalmar Nederland et de la fondation Holmes, une méthode de comptage des micrométéorites au moyen de laquelle il prétend avoir déterminé l’âge du monument. Cette méthode est l’équivalent de la méthode de datation terrestre par la patine et, comme celle-ci, elle repose sur une connaissance approfondie des conditions locales si l’on désire parvenir à une quelconque précision. Stallworth a supposé, et uniquement supposé, que la chute des micrométéorites est une constante à la fois dans le temps et dans l’espace. À la suite de cette supposition, il a été fort rigoureux et a compté les impacts sur les surfaces artificielles de la Lune et des astéroïdes pour établir une table de calcul à court terme fiable. Selon ses calculs, les micrométéorites tombent sur Icehenge depuis un millier d’années plus ou moins cinq cents ans. Cela situe l’édification d’Icehenge au moins cent cinquante ans avant la date de 2248, mais Nederland, qui a utilisé les travaux de Stallworth pour appuyer sa théorie, juge le résultat assez proche.
Cependant, le principal problème soulevé par cette méthode (sans tenir compte du fait qu’elle est fondée sur une supposition) est que la chute de micrométéorites sur Icehenge pourrait faire partie des indices fabriqués de toutes pièces. Les micrométéorites sont pour la plus grande part constitués de poussières de carbone. Une poignée de poussière de carbone répandue de quelques centaines de mètres au-dessus du monument produirait exactement le même effet que la chute naturelle des micrométéorites pendant un millier d’années. Il serait impossible de voir la différence.
Il s’agirait par conséquent d’une précaution qui viendrait très vite à l’esprit des constructeurs d’Icehenge s’ils essayaient de faire paraître le monument plus vieux qu’en réalité, car les micrométéorites sont la seule force susceptible d’agir à court terme sur les monolithes. Même s’il n’existait pas de méthode pour mesurer leur action à l’époque de la construction du monument (et elle n’existe toujours pas, à mon avis), l’existence de la chute de micrométéorites était bien connue, si bien qu’il était parfaitement possible de prévoir cette méthode de datation et d’y pallier à l’aide d’une chute artificielle. Étant donné la nature élaborée de la mystification, les probabilités en sont très fortes…
Lors de la réunion suivante du séminaire, dans le même café, après avoir bu quelques verres, Andrew agita un doigt dans ma direction. « Allez, Edmond. Nous voulons savoir qui l’a mis là. »
Je posai mon verre. Je n’avais jamais couché cela par écrit ; je ne l’avais jamais dit à personne. Tous les yeux étaient braqués sur moi.
« Caroline Holmes, dis-je.
— Quoi ?
— Non !
— Hein ?
— Non, noooon… »
Ils se calmèrent. Sean demanda : « Pourquoi ?
— Commencez par le commencement », dit Elaine.
J’acquiesçai. « Tout est parti des registres de navigation. Vous vous rappelez la liste des critères que j’ai dressée la dernière fois ? Eh bien, il m’a semblé que la disposition d’un vaisseau spatial serait le meilleur élément de cette liste pour réduire le groupe des suspects éventuels. Le Conseil des satellites extérieurs délivre des licences pour tous les vaisseaux et garde trace de tous les vols. Il en est de même pour Mars et la Terre. Le vol vers Pluton avait donc dû être, euh, clandestin, voyez-vous. Je me suis mis à chercher dans les registres tous les vaisseaux capables de faire l’aller et retour jusqu’à Pluton…
— Mon Dieu ! s’exclama Sean. Quelle corvée !
— Oui. Mais il y en a un nombre limité et j’avais tout mon temps. Rien ne pressait. Et je finis par découvrir que, vers 2530, deux Ferrando-X étaient restés cinq ans dans les chantiers navals de Caroline Holmes pour des réparations non précisées. J’ai donc enquêté sur Caroline Holmes elle-même. Elle satisfait à tous les critères : elle est assez riche, elle a le matériel, les vaisseaux spatiaux, les employés qui dépendent d’elle pour tout et seraient peu susceptibles de parler. Sa fondation a financé la mise au point de la méthode de datation par les micrométéorites en accordant une subvention à Stallworth. Et quelque chose m’intriguait chez elle – elle n’était pas ostensiblement discrète, je veux dire que nous savons tous plus ou moins qui elle est –, mais il est curieux de voir le peu que je pus découvrir sur elle lorsque j’essayai. En particulier sur ses premières années.