— J’en sais pas mal sur sa société, dit Sean. C’est elle qui a construit le dôme du cratère Hypérion, sur Ganymède, où je suis né. Près de la moitié des colonies de Jupiter étaient des projets à elle, ai-je entendu dire. Mais je ne sais rien d’elle avant cela.
— Eh bien, dis-je, je n’ai jamais pu trouver trace de sa naissance. Et personne ne sait son âge. Ses parents s’appelaient Johannes Toquener et Jane Leaf. Celle-ci était présidente de l’Arco quand elle est morte sur Phobos au cours d’un accident d’appontage, en 2289. L’année suivante, Holmes s’est fait connaître et est allée s’installer sur Cérès. Avec son héritage elle a monté une entreprise de navigation, minage et exploration, et a obtenu les brevets de plusieurs appareils de recyclage largement utilisés dans les colonies de Jupiter. Entre 2290 et 2460, quand a été formé sur Titan le Conseil des satellites extérieurs, elle est devenue l’un des plus gros promoteurs de satellites. Je connais les grandes lignes de son histoire… la question que je pose est : L’un de vous peut-il l’expliquer ?
— Un sens des affaires bien développé, dit Andrew.
— Elle est absolument sans scrupule, dit April.
— Elle a le sens des affaires, insista Andrew. Elle était bonne mineuse. Elle a trouvé plus vite que ses concurrents des gisements de minerais qui se faisaient rares sur Terre. J’ai été mineur, je le sais. Elle était une légende. Comme lorsqu’on a cru que tout le minerai de manganèse avait disparu. On ramassait les nodules polymétalliques au fond des océans, et comme plus on s’éloigne du Soleil, moins on rencontre de métaux lourds, il ne restait guère d’espoir d’en trouver au-delà de l’orbite de Mars. Mais ses Métaux joviens ont pu fournir du minerai par milliers de tonnes dans les années 2370. C’était comme si elle le tirait de son chapeau. Cela seul aurait suffi à la rendre milliardaire, et il y avait bien autre chose.
— Et après cela, dis-je, elle pouvait laisser agir la force de gravitation.
— Quoi ?
— D’éminents spécialistes des finances ont fait remarquer que l’argent, si abstrait que puisse être ce concept, se comporte comme s’il avait une masse. Les lois économiques imitent les lois de la physique. En d’autres termes, toute concentration d’argent est un corps planétaire qui exerce son influence sur les autres. Par conséquent, plus vous possédez d’argent, plus sa gravité est forte et plus il est facile d’en attirer davantage. La plupart des gens ne possèdent que de simples astéroïdes d’argent. Mais d’autres en possèdent des étoiles et certaines de ces étoiles, comme celle d’Holmes, atteignent leur limite de Chadresekhar et se transforment en trous noirs. Toute masse d’argent qui s’approche suffisamment d’Holmes est aspirée à l’intérieur. Il existe, bien sûr, une sphère de Scharzschild à l’approche de laquelle l’argent attiré semble ralentir, comme Apollon dans le paradoxe de Zénon, et tomber de plus en plus lentement vers les Métaux joviens d’Holmes… mais, en fait, ces “entreprises satellites” ont franchi invisiblement le non-point de masse infinie qu’est la fortune d’Holmes. »
Andrew et Elaine rirent ; les autres me dévisageaient. « Edmond, vous êtes dingue, ce soir, dit Elaine. Mais notre heure est écoulée et je dois aller au travail. » Elle était barmaid.
« Non, finissez l’histoire !
— La prochaine fois, dis-je. D’accord… travaux pratiques. La prochaine fois, revenez avec des renseignements sur Caroline Holmes. Nous verrons ce que vous avez trouvé. »
Elaine et April partirent tandis qu’Andrew, Sean et moi nous rasseyions pour boire et discuter sérieusement.
Tant que dura le séminaire, j’avais un peu plus d’argent que d’ordinaire, même après avoir remboursé à Fist ce que je lui devais. Un soir où je traînais dans les rues pour le plaisir et m’arrêtais discuter avec les gens que je connaissais, je décidai d’aller plutôt voyager en esprit. C’était un passe-temps auquel je m’étais assez souvent livré à mon arrivée sur Transtation, quand il me restait un peu d’argent de côté. Je gagnai le plus proche centre récréatif et m’offris trois heures dans un caisson d’isolation sensorielle.
Je me déshabillai dans le vestiaire et passai dans une des petites chambres. L’employé me colla la ban-drogue sur le bras et m’aida à entrer dans le bain tiède. « Mettez-vous sur le dos et laissez-vous flotter. » J’obéis ; cela rappelait fort l’apesanteur. L’employé sortit et referma la porte ; les lumières s’éteignirent. Tout était complètement noir, complètement silencieux, sans odeur et je ne sentais pratiquement rien dans l’eau à la température de mon corps. Je n’étais plus, semblait-il, qu’un esprit désincarné. Je me laissai aller.
Les premières hallucinations furent auditives, comme toujours. J’entendais une vague musique, au loin, qui me donnait l’impression d’être dans un vaste espace découvert et je me disais, comme cela m’était déjà souvent arrivé, que si je parvenais à me rappeler cette musique, je serais un grand compositeur. Puis j’entendis des voix qui chuchotaient autour de moi. Je fis un effort de concentration et cela devint la rumeur d’un public avant le lever de rideau.
Des lumières dansaient à la limite de mon champ de vision. « Quelqu’un ? » dis-je à voix haute, et je sentis que j’étais dans un univers au goût de sel. Tu recommences à parler tout seul ? me dis-je. Pas d’autre réponse que la rumeur confuse. Les lumières tournèrent et s’entrecroisèrent pour venir se placer devant moi, à quelques mètres. Quand elles sautaient vers le haut, elles lançaient dans mes yeux un éclair comme un feu clignotant. Puis je remarquai devant ces lumières quelque chose qui me les cachait. C’était une silhouette de petite taille, peut-être humaine. « Il y a quelqu’un ? » dis-je, plein d’appréhension.
Je flottai un long moment, battant à l’unisson de mon cœur, et autour de moi les voix disaient blabla blabla blabla…
La silhouette s’approcha de moi. Elle dit : « Je sens (blabla blabla blabla) que vous avez… (blabla blabla)… peur.
— Pas du tout », dis-je, soudain effrayé. Tu parles encore tout seul, pensai-je, c’est ridicule. Mais la silhouette qui se dressait devant moi était aussi réelle qu’une colonne de lit. Les lumières qui tourbillonnaient à la limite de mon champ de vision comme des lucioles et jaillissaient de temps en temps vers le haut projetaient de brefs éclairs sur le visage de mon interlocutrice. Une femme. Un visage maigre, les yeux et les cheveux bruns, d’un marron intense que je voyais, par éclairs, aussi nettement que les lumières qui dansaient sur le côté et le noir tout autour.
La psyché prend bien des formes, mais j’avais déjà rencontré celle-ci. « Emma ! » dis-je. Puis, d’un ton brusque : « Je ne crois pas en toi. »
Elle rit, bruit musical qui se mêlait à la rumeur ambiante, faisait écho, se répercutait, emplissait l’espace.
« Et moi, je ne te crois pas », dit-elle d’une voix de contralto aussi musicale que son rire. « Je suis là, non ?
— Oui, mais ce n’est pas toi. Qui es-tu exactement ? Où es-tu en ce moment ?