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Sincères salutations,

CAROLINE HOLMES

Satellite Artificiel Saturne 4.

Sur l’écran d’observation de l’Io, Saturne ressemblait à un gros ballon rayé. Cinq ou six de ses lunes étaient visibles sous forme de croissants blancs. Titan était immédiatement reconnaissable en raison de sa taille et des turbulences de son atmosphère qui rendaient floues les pointes de son croissant ; je le regardai avec l’intérêt que l’on prend à contempler un lieu où l’on a jadis habité.

Le capitaine Pada, une femme paisible que je n’avais guère vue pendant le voyage vers Saturne, désigna quelque chose au-dessus de la planète. « Vous voyez ce point blanc qui se déplace ? C’est son satellite. Nous allons le rencontrer juste en dessous des anneaux. »

Je remarquai qu’elle apportait au mot son une accentuation particulière. Je demandai : « Il a un nom ?

— Non. Simplement Sas 4. »

Pada quitta la pièce. Je restai et gardai l’écran braqué sur Saturne jusqu’à ce que le bord effilé des anneaux commence à s’élargir et que la vue d’ensemble devienne trop vaste pour me permettre d’accommoder. Je trouvai les coordonnées du satellite d’Holmes que je communiquai à l’écran.

Nous nous rapprochions rapidement. Il était gros : un tore en rotation lente, une roue d’un kilomètre de diamètre. Du côté du Soleil, un mince croissant brillait d’un reflet argenté, et Saturne éclairait une moitié de la surface visible d’une lueur jaune foncé. Un petit observatoire de facture classique faisait saillie sur le moyeu du côté opposé à l’appontement ; son télescope semblait braqué sur Saturne. Les rayons qui reliaient le moyeu à la roue paraissaient fins comme du fil de fer. Le tore était percé à intervalles réguliers de fenêtres dont certaines étaient constituées de demi-sphères en saillie dans le vide. Derrière, la plupart des pièces étaient éclairées et j’aperçus fugacement, alors que nous tournions autour, des murs rouge et or, des meubles luxueux, des marbres, un énorme lustre de cristal. L’effet général produit était celui d’une « folie » du XIXe siècle, une bathysphère projetée accidentellement dans le mauvais milieu et la mauvaise époque.

La plus grande des fenêtres était presque sombre – derrière, la pièce était baignée d’une faible lueur bleue – et quelqu’un se tenait à cette fenêtre, une silhouette noire qui semblait observer notre approche.

Le capitaine Pada m’appela à l’intercom pour me dire de passer dans la salle de transfert. Nous étions sur le point d’accoster.

Tandis que je traversais le vaisseau, je sentis la secousse de l’accostage et je m’arrêtai un instant pour tenter de réprimer mon excitation. Ce n’est qu’une vieille femme, me dis-je, juste une vieille femme riche. Mais les épithètes étaient de peu d’effet et j’étais tout aussi nerveux en me laissant flotter dans la salle de transfert.

Le sas était déjà ouvert. Le capitaine Pada était là ; elle me serra la main. « Ravie de vous avoir eu à bord », dit-elle, puis elle me fit signe d’avancer. Je trouvais cette formalité un peu étrange ; l’équipage de l’Io allait-il rester confiné à bord durant tout mon séjour ?

Je franchis le manchon de transbordement pour me retrouver dans l’univers d’Holmes. Un homme vêtu d’une veste et d’un pantalon rouges brodés d’or se tenait au garde-à-vous devant moi. Il hocha la tête. « Je m’appelle Charles, monsieur Doya. Bienvenue sur Sas 4. Je vais vous montrer vos appartements et vous pourrez défaire vos bagages. Caroline vous recevra ensuite. »

Il décolla d’un bond précis et je m’élançai à sa suite. Nous descendîmes le long d’un couloir aux parois transparentes où étaient enchâssés des coquillages terrestres ; j’évoquai à nouveau une bathysphère. Un couloir perpendiculaire nous rendit l’usage de nos jambes, sous une faible gravité, et j’en déduisis que nous étions dans le tore. Ce couloir s’incurvait effectivement vers le haut et, après un court trajet. Charles ouvrit une porte.

La pièce dans laquelle nous pénétrâmes avait les murs recouverts de tapis persans aux dominantes rouges, tandis que sol et plafond étaient de bois clair. L’ensemble était sur plusieurs niveaux séparés par de grandes marches.

« Voici votre chambre, dit Charles. Ce tableau de commandes vous fournira tous les meubles dont vous aurez besoin… armoire, lit, écrans, bureau, sièges. Les robots sont à vos ordres. » Il désigna deux boîtes munies de roues.

« Merci. »

Charles sortit, ce qui me surprit quelque peu. Mais je supposai qu’il allait bientôt revenir et gagnai le tableau de commandes dissimulé derrière une tapisserie. J’enfonçai Lit. Une section circulaire de plancher glissa pour laisser surgir un lit de même forme. Je traversai la pièce pour m’y laisser tomber en attendant l’arrivée de mes affaires. Et je me demandai ce que j’allais dire à Holmes. Je commençais à voir que mon séjour allait se dérouler entièrement sur son terrain ; et cela me faisait un peu peur. Je réfléchis une nouvelle fois sans succès à ses buts, ses motivations dans tout cela. Icehenge et l’explication Davydov étaient une mystification si compliquée… Il me vint à l’esprit que si je ne me trompais pas, si Holmes avait fabriqué de toutes pièces l’histoire que Nederland et l’expédition du Perséphone avaient concouru à découvrir – et tout ce qui était récemment arrivé renforçait ma conviction d’avoir vu juste –, j’allais bientôt rencontrer l’auteur du journal d’Emma Weil. J’allais être confronté à l’esprit qui avait inventé l’histoire qui m’avait tant captivé dans mon enfance… si bien que, dans un sens, j’allais bientôt rencontrer Emma Weil. Mais quelle étrange façon de voir les choses, étant donné ce que je savais maintenant ! Je secouai la tête et marmottai pour moi-même ce que j’avais dit plus d’une fois au cours du séminaire : « C’est une chose curieuse qu’une mystification. »

Assis sur le lit – ou allongé sur celui-ci pour de courts sommes – j’attendis ce qui semblait des heures. Je n’avais aucun moyen de mesurer le passage du temps dans cette chambre ; le tableau de commandes ne comportait aucun bouton étiqueté Pendule. J’aurais sans doute pu appeler quelqu’un à l’intercom, mais je ne savais pas qui. Je finis par avoir faim et cela, combiné à une irritation croissante, me poussa à sortir dans les couloirs. Je décidai de retrouver ma route vers l’aire d’appontement ; j’avais l’espoir, bien qu’il n’y eût pas grand-chose pour étayer celui-ci, que Charles s’y trouverait. Ou quelqu’un d’autre.

J’atteignis le couloir qui menait au moyeu, celui aux coquillages enchâssés dans les parois transparentes. Alors que je me hissais le long de la rampe de cuivre fixée à un mur, j’aperçus une vague silhouette tremblotante qui progressait avec moi et que je pensai être mon reflet. Mais lorsque je m’arrêtai un instant pour examiner un énorme nautile, la forme continua d’avancer. Surpris, je la rattrapai et collai mon visage contre la paroi de verre, mais son épaisseur et certaines irrégularités réduisaient l’image de ce que je voyais à travers à une tache brunâtre. Cette tache s’était cependant arrêtée à ma hauteur. Peut-être était-elle elle aussi collée à la vitre pour essayer de me voir. Elle semblait vêtue de vert foncé… les cheveux peut-être gris. Elle se remit en route dans la même direction et je la suivis jusqu’à ce que le verre cède la place à du teck qui la déroba à ma vue.