J’entendis presque simultanément un déclic dans mon couloir, en dessous de moi. Je baissai les yeux et vis une tête aux cheveux gris, une femme revêtue d’une combinaison vert foncé… à son annulaire gauche, un anneau d’argent tintait contre la rampe lorsqu’elle s’y accrochait. Interdit, je collai mon visage au dernier bout de paroi transparente pour essayer d’apercevoir la silhouette que j’avais suivie.
La femme arriva à ma hauteur et je l’examinai. Je crains d’être resté encore une fois légèrement bouche bée devant l’étrange « téléportation » dont je venais d’être témoin. Puis la femme – c’était Caroline Holmes – eut elle-même l’air un peu surpris. Je ne ressemble guère à un savant, je suppose – je laisse mes cheveux faire ce qu’ils veulent, ce qui, ajouté à mon visage, m’a fait appeler le Barbare de Transtation –, si bien que j’avais déjà vu une ou deux fois cette expression et n’eus aucun mal à la reconnaître.
Mais elle disparut rapidement. « Bonjour », dit-elle d’une voix de contralto agréablement modulée. Elle était grande et ses cheveux gris noués dans le dos retombaient sur ses épaules. Elle paraissait mince sous sa combinaison. Son visage était joli dans le genre sévère : vieux et profondément ridé, légèrement bronzé, avec un fin duvet à peine visible sur les joues et la lèvre supérieure. Son nez et ses mâchoires nettement dessinés lui conféraient un air ascétique. Elle avait les yeux marron. C’était un visage dur, marqué par des siècles de… qui peut savoir ?… et sa vue me fit involontairement déglutir, conscient de ce à quoi je m’attaquais.
« Ravie de vous rencontrer, poursuivit-elle. J’ai lu vos articles avec beaucoup d’intérêt. »
Premier coup de sonde. « J’en suis enchanté », dis-je, et je cherchai qu’ajouter, stupidement embarrassé en cet instant que j’avais tant de fois imaginé. « Bonjour.
— Pourquoi n’irions-nous pas dans un des salons d’observation pour nous restaurer ?
— D’accord. »
Elle lâcha la rampe et se laissa tomber vers le couloir principal du tore où je la suivis. Elle marchait à longues enjambées qui révélaient ses pieds nus.
Nous quittâmes le couloir pour descendre un large escalier en spirale qui menait à une vaste pièce sombre au plafond et aux murs lambrissés de bois. Le plancher était transparent ; c’était une des fenêtres que j’avais aperçues en arrivant. D’un côté, Saturne brillait comme un globe d’éclairage. C’était notre seule source de lumière. Au centre de la pièce, des divans étaient disposés en carré. Holmes s’installa sur l’un d’eux, se pencha en avant et contempla la planète. Elle semblait m’avoir oublié. Je m’assis en face d’elle et regardai vers le bas.
Nous nous trouvions au-dessus d’un des pôles, Saturne et ses anneaux nous apparaissaient sous une perspective que n’avait jamais offerte un de ses satellites naturels. Les rayures parallèles de la planète (la moitié obscure de celle-ci bénéficiait de la lumière réfléchie par les anneaux) apparaissaient, vues de dessus, comme des demi-cercles vert clair et jaune, avec des traces d’orange : crème pour les régions équatoriales, jaune pour les plus hautes latitudes, vert fuligineux au pôle.
Autour de la planète se trouvaient les anneaux, plusieurs vingtaines, tous parfaitement lisses et circulaires, comme dessinés au compas, à part deux ou trois paires entrelacées. L’ensemble me rappelait une cible de fléchettes : le pôle constituait le centre, les anneaux le pourtour ; mais il était impossible de s’imaginer Saturne plat à cause de la face obscure et de son ombre qui faisait disparaître les anneaux ; si bien qu’on aurait dit une cible de fléchettes avec une demi-sphère incongrue au milieu.
Ce spectacle surnaturel emplissait toute une moitié de notre plancher-fenêtre. Autour, quelques étoiles brillaient et sept demi-lunes étaient visibles, toutes parfaitement alignées. Tandis que nous regardions, immobiles comme des statues, la scène changeait de façon perceptible. L’ombre de Saturne sur les anneaux semblait raccourcir, les lunes devenaient des croissants, les anneaux basculaient pour se transformer en gigantesques ellipses ; et tout cela lentement, très lentement, comme en une danse naturelle et inhumaine.
« Toujours la même chose, mais chaque fois différent », dis-je.
Après un long silence, elle répondit : « Le paysage de l’esprit. » Je pris conscience du profond silence qui nous entourait. « Il y a bien des paysages magnifiques sur Terre, mais aucun qui soit si sublime. »
Je suis au courant de ton voyage sur Terre, me dis-je. Puis je regardai son visage et réfléchis. Les siècles y avaient inscrit leur marque… et que savais-je réellement d’elle ? Elle aurait pu visiter la Terre une douzaine de fois.
« C’est peut-être parce que l’espace lui-même possède de nombreux attributs du sublime : l’immensité, la simplicité, le mystère, ce qui engendre la terreur…
— Cela n’existe que dans nos têtes, ne l’oubliez pas. Mais oui, l’espace possède bien des qualités qui remettent l’esprit face à lui-même. »
Je réfléchis. « Pensez-vous vraiment que, si nous n’existions pas, Saturne ne serait pas sublime ? »
Je crus qu’elle n’allait pas répondre. Le silence s’étira, une minute ou plus. Puis : « Qui pourrait le savoir ?
— C’est donc le fait de savoir. »
Elle acquiesça. « Savoir est sublime. »
Et je me dis : C’est vrai. Je suis d’accord. Mais…
Elle se redressa et me regarda en face. « Désirez-vous manger ?
— Oui.
— Crabe royal de l’Alaska ?
— Parfait. »
Elle se retourna et cria à la pièce vide : « Nous dînons dans vingt minutes. »
Un petit plateau chargé de biscuits apéritif et de cubes de fromage surgit d’une ouverture de son divan. Je clignai des yeux. Une bouteille de vin et deux verres apparurent sur leurs plateaux individuels. Elle emplit les verres et but en silence. Penchés en avant, nous regardions la planète. Dans cet étrange éclairage – jaune fuligineux, par-dessous –, ses orbites étaient plongées dans l’ombre et semblaient très profondes ; les rides de son visage paraissaient ciselées par des générations de souffrance. Je fus soulagé de voir Charles apporter le repas ; nous nous redressâmes pour manger. Sous nos pieds, Saturne et ses milliards de satellites tournaient toujours, imposante lampe arts déco.
Après le dîner, Charles remporta nos couverts. Holmes se remit en position pour contempler la planète avec une intensité qui décourageait toute interruption. Entre l’observation de Holmes et celle de Saturne, j’avais assez d’occupation ; mais plus le silence durait, plus j’étais déconcerté.
Holmes demeura plongée dans sa contemplation jusqu’à ce que la sphère ceinte d’anneaux soit presque sortie de notre champ de vision et que la pièce soit plongée dans la pénombre. Elle se leva alors et dit : « Bonne nuit », comme si c’était là une routine établie depuis des années à dîner ensemble… et elle sortit de la pièce. Je restai debout, tout confus. Qu’aurais-je pu dire ? Je contemplai les étoiles un bon moment, puis je regagnai ma chambre sans difficulté.
En me réveillant, le lendemain matin, j’étais sûr d’avoir dormi inhabituellement longtemps. Je pris une douche aussi froide que je pouvais le supporter, troublé par des rêves dont je n’arrivais pas à me souvenir.
J’étais apparemment de nouveau livré à moi-même. Après avoir longuement attendu sur mon lit en me demandant si je devais me laisser aller à mon irritation, je gagnai le tableau de commandes et appelai toutes les destinations à l’intercom. Aucune réponse. Je ne pus même pas découvrir quelle heure il était.
Avec en tête le souvenir de la soirée précédente, je quittai ma chambre et retournai errer dans les couloirs. Si je n’avais jamais quitté ma chambre, me demandai-je, aurais-je jamais rencontré Caroline Holmes ?