— Très bien. Je serai dans la salle du dôme. Charles vous montrera le chemin. »
Quand Charles me fit entrer, elle était assise en position du lotus et regardait au-dehors. La pièce avait été déplacée vers l’extérieur du satellite, si bien que le dôme transparent servait à la fois de murs et de plancher. Saturne était visible d’un côté, juste au-dessus de la surface du tore. La planète était obscure, mais la calotte polaire brillait d’une lueur verte, comme éclairée de l’intérieur. Sur les côtés, les anneaux vus par la tranche faisaient comme des cimeterres étincelants.
« La plus grande partie de la masse de Saturne est concentrée dans le noyau, dit Holmes sans tourner la tête. Les couches supérieures de l’atmosphère sont très minces, si bien que le soleil brille à travers juste avant son lever.
— Voici donc quelle est cette lueur », dis-je d’un ton circonspect. La luminosité verte gagnait en brillance vers le pôle et semblait encore plus lumineuse par contraste avec la face obscure de la planète. J’aperçus enfin le Soleil lui-même, flamboyant joyau vert qui explosa en un blanc intense en se dégageant de Saturne. Le vert s’estompa en un croissant de lumière réfléchie ; la face éclairée de la planète. Les anneaux s’élargirent et se séparèrent en bandes multiples.
« Eh bien, dit Holmes. Bonjour.
— Bonjour. » Je l’examinai attentivement. Elle commanda le petit déjeuner d’un ton anodin et nous mangeâmes en silence. Lorsque nous eûmes terminé, elle dit :
« Dites-moi, suis-je votre seul suspect ? »
Je vis qu’elle était décidée à tirer les choses au clair. Je répondis sèchement : « Je pense que c’est vous qui l’avez mis là.
— Genoa Ferrando remplit aussi bien que moi les conditions. De même qu’Alice Waite et quelques autres. Pourquoi pensez-vous que c’est moi ? »
Dans un accès de colère, je décidai de lui montrer qu’elle était bien démasquée. Je lui racontai l’histoire de ma longue quête, lui donnai toutes les pièces du puzzle qu’elle avait laissées derrière elle, les rassemblai sous ses yeux. Cela me prit un bon moment.
Quand j’eus fini, elle sourit… encore ce sourire tranquille, énigmatique. « Ce n’est pas grand-chose », dit-elle, puis elle se leva prestement et quitta la pièce.
Je pris une profonde inspiration et me demandai ce qui se passait. « Que voulez-vous donc ? » criai-je. Pas de réponse. J’avais la tête qui tournait, des tas de petits points emplissaient mon champ de vision. Mon petit déjeuner avait-il été drogué ? Étais-je gorgé de quelque sinistre sérum de vérité pour lui avouer ainsi tout ce que je savais ? Mais n’avais-je pas eu l’intention de le lui dire ? Oh ! j’étais bien troublé, pas de doute ; confus et effrayé. Et pourtant, j’avais assurément des vertiges, et mon sens de la vue était bien altéré. J’essayai de ne plus y penser, mais je n’y parvins pas. Si elle m’avait drogué… avait investi ma chambre… mes rêves… que ne ferait-elle pas ? Saturne brillait devant moi, énorme croissant aux tourbillons verts et crème, chacune de ses bandes colorées frangée de vagues. Je regardai longuement la planète et ses délicats compagnons continuer à tourner, ballet d’arcs, courbes et ellipses lumineux, lent, implacable et majestueux, semblable à la musique qu’aurait pu écrire Beethoven s’il avait jamais vu la mer.
Cette nuit-là, je ne pus dormir ni rêver.
Au matin, je somnolai, puis je me réveillai, froid et lucide. Je gagnai l’observatoire.
Elle était là, au travail avec Charles. « Attention à ce que vous faites », lui lança-t-elle comme j’ouvrais la porte.
Elle me regarda entrer, sourit poliment. « Monsieur Doya », dit-elle. Elle se pencha sur l’oculaire, puis redressa la tête. Je suis sûr qu’elle n’avait rien pu voir. J’étais juste en dessous d’elle. « Aimeriez-vous jeter un coup d’œil ?
— Volontiers.
— Désirez-vous voir l’anneau en premier ?
— Volontiers. »
Elle enfonça quelques boutons sur sa console. Le télescope et son support se déplacèrent avec un bourdonnement sourd ; je le sentais à peine, mais manifestement toute la pièce était en train de tourner. Holmes se pencha en avant pour regarder dans l’oculaire, enfonça des boutons sans relever les yeux.
« Voilà. » Elle enfonça un dernier bouton et se leva. Je m’assis sur le siège et regardai. Mon champ de vision était encombré de blocs blancs, astéroïdes de glace aux formes irrégulières.
« Bon sang ! » Aussi près que se trouvât le satellite, à l’œil nu les anneaux nous apparaissaient comme des bandes continues, des vingtaines de rubans blancs d’un seul tenant.
« Belle vue, n’est-ce pas ?
— Quelle taille ont-ils ?
— La plupart sont gros comme des boules de neige, mais certains ont un kilomètre de diamètre ou plus. C’est ce qui donne l’impression de sillons.
— Il est étonnant de les voir rester dans un plan si étroit.
— Oui. C’est un merveilleux exemple de la gravité au travail. Je trouve cela fascinant… une force dont nous pouvons décrire et prédire les effets avec une extrême précision sans rien y comprendre.
— Il me semble que l’on peut dire la même chose de presque toutes les forces naturelles.
— Ou de n’importe quoi d’autre, j’en suis sûre. »
Cela me fit secouer la tête et elle rit. « Voilà, je vais agrandir le champ pour inclure la frange extérieure de cet anneau. C’est un bon exemple de la rigueur des lois de la gravitation. »
Elle enfonça des boutons et le champ devint un tourbillon de blanc, comme une tempête de neige, imaginai-je. Quand la vision redevint nette, il y avait toujours des blocs blancs étroitement imbriqués… puis, droite comme une règle, une ligne de démarcation et l’espace étoilé commençait. « Bon sang, fis-je.
— Deux lunes d’un kilomètre de diamètre se partagent cette orbite et repoussent vers l’intérieur les blocs plus petits.
— Quelle est l’épaisseur du plan ?
— Environ vingt-cinq kilomètres. »
Un des blocs, long et étroit, m’attira l’œil. Il me vint l’idée qu’elle me montrait sa proie… je décidai de porter cette fois le premier coup.
« Vous savez, dis-je, sur Mars, certains physiciens ont déterminé que la glace d’Icehenge venait d’ici.
— Oui, répondit-elle. Un anneau de blocs de glace pris à un autre anneau de blocs de glace. Très joli. »
Je continuai à regarder dans l’oculaire pour singer son comportement. « Certains diraient que cela tend à renforcer l’idée que celui qui a édifié Icehenge réside aux environs de Saturne.
— Ils le pourraient, mais ce n’est qu’une preuve indirecte. Nederland n’a-t-il pas montré que l’expédition Davydov aurait très bien pu passer par ici ? » Elle parlait d’un ton détaché. « Toutes les accusations que vous portez contre moi sont du même ordre.
— Exact. Mais les accusations peuvent devenir solides si l’on a assez de preuves de ce genre.
— Mais vous ne pouvez rien prouver, quel que soit le nombre de vos preuves. »
Je relevai la tête pour la regarder : elle souriait. « Et si vous ne pouvez rien prouver, poursuivit-elle, vous ne pouvez rien publier, cela serait de la diffamation, de la dénonciation calomnieuse… Je suis fascinée par ce monument, je vous l’ai dit, et il est amusant que vous croyiez que c’est moi qui l’ai édifié, mais Icehenge et moi avons tous deux assez de problèmes sans que l’on établisse un lien entre nous. Si vous le faites, je veillerai à votre perte. »
Pris au dépourvu, je m’éclaircis la gorge. « Et si je parviens à trouver une preuve…
— Vous n’en trouverez pas. Il n’y a pas de preuve à trouver. Vous êtes prévenu, monsieur Doya. Je ne tolérerai pas de voir mon nom associé à cela.