— Mais…
— Il n’y a pas de preuve », dit-elle, patiente mais obstinée. Nous nous faisions face en silence et je me sentis rougir.
Était-ce pour cela que j’étais ici, et tout ce qui avait précédé n’était-il qu’une préparation destinée à donner plus de force à son avertissement ? Cette idée me mettait en colère, son assurance me mettait en colère, tout ce qu’elle avait fait me mettait en colère ; et comme cette colère me souffla une idée, je l’exprimai.
« Puisque vous en êtes aussi sûre, vous accepterez peut-être de, euh, m’aider à terminer mon enquête ? » Elle me regarda fixement. « L’Institut pour le progrès de la connaissance de Transtation souhaite organiser une nouvelle expédition sur Pluton pour enquêter sur les questions soulevées par moi et d’autres. » J’étais en train d’inventer cela de toutes pièces et c’était excitant. « Puisque vous êtes certaine que je ne trouverai aucune preuve que c’est vous qui l’avez édifié, cela vous intéressera peut-être de financer cette expédition pour mettre fin à toutes les interrogations ? Une façon de me remercier de ma visite ? » Je souriais presque en disant cela.
Elle s’en aperçut et me rendit mon sourire. « Vous pensez que je vais refuser.
— J’espère que non. »
Au bout d’un long moment, elle dit : « J’accepte. » Puis, agitant négligemment la main : « Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois me remettre au travail. »
Après cette conversation, je ne la vis guère. Je ne fus pas invité à dîner ce soir-là et, après avoir longuement attendu, je me fis apporter à manger par un des petits robots cubiques. Les trois jours suivants, je fus livré à moi-même ; Holmes ne me fit pas même parvenir un message. Je commençais à me dire que financer une expédition vers Pluton la dérangeait plus qu’il n’avait semblé lorsqu’elle avait accepté. Elle y avait peut-être renoncé, à la réflexion.
Il existe un vieil axiome : tout mystificateur désire secrètement se faire démasquer, au bout du compte, si bien qu’il sème les germes de sa propre destruction. Mais je n’y ai jamais vraiment cru. En tout cas, ces deux impulsions contradictoires – tromper, être démasqué – doivent susciter une terrible ambivalence dans l’esprit du mystificateur. Et il me semblait que Caroline Holmes désirait principalement continuer à rester dans l’ombre ; si bien que, si l’impulsion contraire avait momentanément pris le dessus pour la faire financer mon expédition, elle le regretterait bientôt. Mais peut-être pas. Je n’avais aucun moyen de savoir ; elle demeurait pour moi un mystère.
Son comportement restait ambigu, malgré tout, ce que je croyais comprendre : elle bavardait aimablement d’autres sujets, comme s’il n’y avait pas de dissentiment entre nous, puis elle passait sans transition à la discussion de notre problème. Je la rencontrai une fois dans le couloir aux parois transparentes et elle consacra un long moment à me parler des coquillages sertis dans le verre ; puis, au milieu de cette tranquille discussion, elle dit : « Êtes-vous conscient des implications politiques éventuelles qu’aurait sur Mars l’infirmation de la théorie de Nederland ?
— Je m’en fiche. Je ne fais pas de politique. »
Les rides profondes de son visage se tordirent en une grimace. « Oh ! que je déteste les gens qui disent ça. Tout le monde fait de la politique, vous ne comprenez pas cela ? Il faudrait être autiste ou ermite pour être vraiment apolitique ! Les gens qui disent cela avouent simplement qu’ils approuvent le statu quo, ce qui est une attitude profondément politique…
— D’accord, d’accord, l’interrompis-je. Exprimons les choses différemment. Mars est un État bureaucratico-policier moribond au service des forces encore plus oppressives de la Terre. Je n’arrive pas à imaginer pourquoi un individu sain d’esprit peut désirer y vivre, surtout quand il y a la possibilité d’aller dans les satellites extérieurs. J’ai donc peu de considération pour les Martiens et je me fiche pas mal de leurs problèmes. Si par implications politiques vous parlez des aveux du gouvernement martien concernant sa conduite au cours de la Guerre civile, à la suite de la publication par Nederland de ses découvertes de New Houston… ha ! ha ! je vois que c’est bien ça… alors je conteste que le fait de mettre en lumière les failles de l’œuvre de Nederland fasse aucune différence.
— Bien sûr que si !
— Mais non. Le gouvernement martien est passé aux aveux et a reconnu définitivement avoir écrasé une révolution de grande ampleur. Il ne peut pas revenir là-dessus. Peu importe si ce qui les y a poussés était vérité ou mensonge. En fait – si c’était le résultat que vous désiriez obtenir avec votre histoire d’Icehenge » – je m’interrompis pour l’examiner avec attention, car il m’avait semblé apercevoir une légère rougeur sur ses vieilles joues ridées – « vous avez réussi. Rien de ce qui peut arriver maintenant n’y changera quoi que ce soit.
— Hum. Vous ne connaissez pas Mars aussi bien que vous le croyez. » Mais je lui avais donné à réfléchir, et puisqu’elle avait besoin de réfléchir, elle tourna le dos et s’éloigna de moi en se halant le long du couloir.
« C’est parce que je ne m’intéresse pas à la politique », murmurai-je, en proie à une satisfaction sardonique. Même un barbare laveur de vaisselle peut vous clouer le bec de temps en temps.
Une nuit, je rêvai que je me trouvais avec Holmes en apesanteur dans une pièce fermée : ses cheveux ondulaient comme des serpents sur ses épaules et elle hurlait : « Non ! Arrêtez ! »
Je m’éveillai aussitôt et m’assis en tordant mes draps entre mes mains. Au bout d’un moment, j’éclatai d’un rire contraint ; Holmes ne pouvait pas s’immiscer dans mes rêves, une telle interférence m’effrayait tellement que je m’éveillais.
Et à y réfléchir, je me rendis compte que cette idée d’holographe à rêves était absurde. Personne ne possède de machine capable de s’insinuer dans vos rêves. L’idée m’en était venue parce que, au cours des jours qui avaient suivi mon arrivée, le comportement d’Holmes m’avait fortement ébranlé. Et nos rapports avaient été si tendus que j’en rêvais la nuit et poursuivais nos discussions ; ce n’étaient que de simples réminiscences de mes journées.
Mais je me disais qu’il y avait de fortes chances qu’elle m’ait bien drogué, ce matin-là. Je me rendormis en pensant à cela, pas si rassuré, si certain que je fusse de gagner notre joute. Je ne serais pas en sécurité avant… eh bien… je ne savais pas quand.
Le lendemain, je pensai encore à des pièces fermées. Je fis le tour du tore pour explorer méthodiquement toutes les sections verrouillées. Beaucoup de petites pièces étaient fermées, mais il y avait une vaste section – un arc de tore sous le couloir principal – où je ne pouvais pénétrer. Il me fallut beaucoup tourner autour de cette zone pour m’en assurer, mais une fois que j’en fus certain, ma curiosité s’accrut.
Cette nuit-là, mes rêves furent particulièrement agités ; bien qu’Holmes n’y apparût pas, ma mère le fit, et mon père se manifesta dans plusieurs ; il partait toujours pour la Terre et me demandait de l’accompagner…
Le lendemain matin, je décidai de m’introduire dans la section fermée. À quelque distance de ma chambre, une pièce renfermait une console reliée à l’ordinateur du satellite ; je m’y installai et me mis au travail. Il ne me fallut fureter qu’une demi-heure dans les diagrammes généraux du satellite pour trouver les codes que je voulais, dans les épures originales de l’engin. Je griffonnai quelques chiffres et quittai la console.