Je m’assurai que Charles et Holmes se trouvaient bien à l’observatoire – Holmes semblait vraiment obsédée par les anneaux – puis je gagnai l’ascenseur désactivé par où l’on se rendait dans la section interdite. Je composai sur la console le code d’entrée que j’avais relevé. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. J’entrai.
À l’intérieur, le tableau de commandes m’apprit que je me trouvais au troisième de sept étages. J’appuyai sur le sept. Les portes se fermèrent et je sentis l’ascenseur qui commençait à descendre.
Il s’arrêta, les portes s’ouvrirent et je sortis dans un nouveau couloir. Le sol était carrelé de noir, les murs et le plafond recouverts de bois sombre. Je parcourus des couloirs de long en large. À l’exception de leur revêtement, ils ne semblaient en rien différents. Les pièces où je jetai un coup d’œil étaient vides. (Où étaient Fada et son équipage ?) Je marchais depuis quelque temps (en gardant toujours en tête l’emplacement de mon ascenseur) et je commençais à me décourager quand, à un détour du couloir, je vis une porte qui semblait s’ouvrir sur le vide de l’espace avec, au centre, Icehenge.
Le monument était petit et, alors que je courais vers lui sur un plancher de verre, je me dis qu’il s’agissait d’un holocube posé sur une table. Puis je m’aperçus qu’il était au contraire constitué d’authentiques blocs de glace disposés sur une grosse sphère de verre placée au sommet d’un cylindre de plastique blanc.
La pièce elle-même, sphérique, était un petit planétarium coupé en deux par un plancher transparent. Il y avait des étoiles au-dessus et au-dessous, et le Soleil, à peine quelques fois plus brillant que Sirius, se trouvait juste au-dessus du niveau du sol. C’était le ciel de Pluton.
Les monolithes de glace de la maquette étaient presque transparents, mais à part cela, la représentation avait l’air parfaite, jusqu’aux petits fragments du monolithe abattu. Au bout d’un moment, j’en fis lentement le tour et découvris une console de commandes sans aucune indication de l’autre côté du socle de plastique.
Il y avait dessus une rangée de petits boutons colorés. J’enfonçai le bouton jaune et un mince rayon laser jaune apparut dans la pièce. Il effleurait le sommet d’un des monolithes triangulaires, du côté aplati de l’anneau, et le haut du plus petit monolithe, du côté sud-est… Et, aligné ainsi, le mince cylindre englobait le soleil qu’il colorait en jaune.
Les autres boutons commandaient des rayons laser de différentes couleurs qui soulignaient les perspectives formées par diverses paires de monolithes. Mais ces perspectives n’étaient pas destinées à des observateurs placés à la surface de Pluton, car elles s’étendaient dans l’espace de part et d’autre du sommet des monolithes. Elles n’avaient de sens que vues d’un certain point de l’orbite de Pluton… et, en fait, n’étaient valables que pour un instant précis de l’histoire de la planète. Et cela ne devenait apparent que sur une maquette aussi élaborée… Il s’agissait d’une référence privée à un moment particulier… J’enfonçai les autres boutons en me demandant s’il existait un moyen de déterminer quel avait été – ou serait – ce moment. Le violet correspondait à Sirius. L’orange aux Pléiades. Le vert, estimai-je, à la lune de Pluton, Charon. Un rayon bleu partait tout droit du plus grand monolithe vers Kochab, l’étoile polaire de Pluton. Et le rouge, qui reliait les deux monolithes triangulaires restants, transformait l’étoile de Barnard – la destination de Davydov – en un rubis rouge martien.
« Monsieur Doya ? » Holmes m’appelait de nouveau à l’intercom.
« Oui ? » Dans mon rêve, mon père me racontait une histoire.
« Le capitaine Pada peut partir aujourd’hui pour Transtation, si vous le désirez.
— Oh… très bien. » Tout d’un coup, j’étais furieux. Me congédier comme ça !
« Désirez-vous vous joindre à moi pour le petit déjeuner ?
— … Volontiers. Dans une heure. »
Elle n’était pas dans la salle à manger – enfin, la première pièce où nous avions mangé – lorsque j’arrivai, si bien qu’après avoir un peu attendu, j’appelai les robots pour me faire apporter un repas que je mangeai seul. Je regardais Saturne. J’avais du mal à mastiquer mes pâtisseries parce que je grinçais des dents de colère.
Quand j’eus terminé mon petit déjeuner, un hologramme d’Holmes assise sur une chaise se matérialisa devant moi.
« Veuillez m’excuser de vous dire au revoir de cette façon. Vous vous trouvez vous-même dans un champ holo, de sorte qu’il nous est possible de converser…
— C’est vous qui le dites ! Que veut dire ceci ? Venez ici en chair et en os !
— Nous parlerons ainsi…
— Nous ne parlerons pas ainsi…
— Ou rien.
— C’est ce que vous croyez », m’écriai-je, et je me ruai hors de la pièce. Quelque chose là-dedans me mettait tout simplement en fureur. Je me précipitai vers le moyeu et fis irruption dans l’observatoire. Vide. De retour dans le couloir principal du tore, je commençais à prendre conscience que j’allais avoir du mal à la trouver. Le satellite était trop vaste… je ne savais même pas où se trouvaient ses appartements. Quand une cloison coupe-feu s’abattit et bloqua le couloir devant moi, je sus que j’étais battu. Je regagnai la salle à manger. L’image d’Holmes, toujours assise sur l’image d’une chaise, me regarda entrer.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? » explosai-je, et je passai droit à travers son image. « Vous n’avez pas le courage de m’affronter en personne ?
— Monsieur Doya », dit-elle d’un ton glacial. Sa voix résonnait un peu dans l’intercom. « Cessez de faire l’idiot. Je préfère vous parler ainsi. »
Je sortis de son image semi-transparente, de sorte que nos visages se retrouvèrent à quelques centimètres l’un de l’autre. « Parlez, alors. Vous me voyez assez bien ? Je vous regarde bien en face ? Vous m’entendez ?
— Je ne vous entends que trop bien. Laissez-moi parler. Je veux que vous compreniez bien que mon désir de ne pas voir mon nom associé à Icehenge est très sérieux.
— Alors, il ne fallait pas le construire.
— Je n’en ai rien fait.
— Si. » J’espérais qu’elle me voyait bien dans les yeux. « Vous l’avez construit, puis vous avez édifié la fausse explication qui va avec… et tout ça pour rien ! » Je lançai une main à travers sa tête, puis j’essayai de me contrôler. « Pourquoi avez-vous fait ça ? Avec tout cet argent, madame Holmes, pourquoi n’avez-vous réussi à bâtir qu’une mystification ? Pourquoi vous contenter d’inventer une histoire de vaisseau interstellaire, alors que vous auriez pu la rendre vraie ? Vous auriez pu réaliser de grandes choses. » J’en avais mal à la gorge. « Et au lieu de cela vous n’avez fait que ridiculiser un vieil homme sur Mars.
— Pas si l’histoire de Davydov tient le coup…
— Mais il n’en sera rien ! Et plus vite elle s’effondrera, moins il aura l’air ridicule. » Je tournai le dos et me dirigeai vers la porte, trop furieux pour la regarder un instant de plus.
« Monsieur Doya ! »
Je m’arrêtai, me tournai à demi, suffisamment pour voir qu’elle s’était levée. « L’idée d’Icehenge… n’est pas de moi.
— Alors pourquoi en avez-vous une maquette chez vous ? »
Un long silence. Je revins en arrière pour voir de plus près l’image de son visage. Elle souriait de nouveau, de ce même sourire mystérieux à demi esquissé… et subitement je compris qu’elle avait bien compté que je trouverais la maquette. Elle le vit peut-être sur mon visage, peut-être pas ; son sourire se transforma imperceptiblement, se teinta de chagrin… et je crus reconnaître dans une de ces subtiles altérations d’expression quelqu’un d’autre, quelqu’un que j’avais connu, ou aperçu… qui était cette femme ? Que voulait-elle, au nom du ciel ? Secoué, désorienté, je perdis toute illusion de pouvoir déchiffrer son expression ; les émotions s’y succédaient, c’était certain, mais je n’avais aucune idée de ce qu’elles pouvaient être. Je sentais un gouffre béant entre elle et moi et je compris que le visage qui me faisait face, si parcouru d’émotions fût-il, dissimulait quelqu’un de totalement étranger, totalement inconnu de moi ; tout ce que je savais de Caroline Holmes n’était rien en regard de ce sentiment.