« Docteur Lhoste ? Ici Doya. Dites, existe-t-il une expérience facile qui permette de savoir si un monolithe est creux ?
— Ou s’il y a des cavités occupées par autre chose que de la glace ? » dit Jones sur la même longueur d’onde.
Lhoste réfléchit un moment – on aurait dit qu’il venait de se réveiller – puis déclara qu’il serait possible de le déterminer au moyen d’un spectrographe, ou bien d’un sonar ou de rayons X.
« Parfait, dis-je. Pourriez-vous amener le matériel et le personnel nécessaires ?… Oui, maintenant ; Jones et moi avons découvert le monolithe clé et nous le soupçonnons d’être creux. » Jones éclata de rire. Je pouvais imaginer ce qui se passait dans la tête de Lhoste – les deux farfelus avaient fini par perdre complètement les pédales…
« Vous êtes sérieux ? » demanda Lhoste. Jones rit.
« Oh ! oui, dis-je. Très sérieux. »
Lhoste accepta de venir et raccrocha. Jones dit : « Tu ferais mieux d’avoir raison, sinon nous risquons de devoir rentrer à pied.
— Il y aura quelque chose », dis-je, en proie à une appréhension qui frisait, assez curieusement, l’exaltation.
« Je l’espère. La route est longue. »
Il y avait au centre du monolithe, du haut jusqu’en bas, une colonne creuse.
« Bon sang », dit Lhoste. Jones et les manipulateurs du sonar poussaient des cris de joie. La lumière des projecteurs se réfléchissait sur la glace comme sur un miroir. Des cercles et des ellipses blancs dansaient sur le sol et surprenaient des silhouettes gambadantes, m’éblouissaient au passage. Le paysage environnant n’en était que plus obscur. Mon cœur me martelait la poitrine de l’intérieur comme un enfant.
« Il doit y avoir une entrée au sommet ! »
Il y avait, de l’autre côté du chantier, une échelle télescopique que l’on pouvait attacher au monolithe. Lhoste donna l’ordre de la mettre en place et appela les M. A. « Vous feriez mieux de venir », dit-il à Brinston, Hood et aux autres. « Jones et Doya ont découvert un monolithe creux. »
Les deux intéressés échangèrent un sourire. Pendant que l’on apportait l’échelle à travers le vieux cratère ténébreux. Jones raconta à Lhoste l’histoire de notre découverte. Je voyais Lhoste secouer la tête. Puis l’échelle fut dressée contre le monolithe et fixée. D’énormes lampes aux rayons invisibles dans le vide faisaient du monolithe no 3 une tour d’un blanc éblouissant qui renvoyait une vague lueur sur le reste du cromlech aux blocs fantomatiques. Lhoste grimpa à l’échelle et mit la section suivante en place. Elle atteignait tout juste le sommet. Je la suivis, Jones sur mes talons.
Au sommet, Lhoste s’agenouilla, s’attacha à l’échelle par un filin de sécurité. Je regardai en bas ; les lampes à l’éclat douloureux semblaient loin en dessous. La voix tranquille de Lhoste dans mon oreille : « Il y a des fissures. » Il me regardait monter ; je constatai qu’il avait le visage empourpré et trempé de sueur. J’étais moi-même pris de frissons, comme si nous étions dans un courant d’air.
« Il y a un bouchon de glace qui ferme le puits. Il est de niveau avec la surface, je ne sais pas comment nous allons le sortir. » Il donna l’ordre d’envoyer une autre échelle. Bien que je ne visse pas grand monde, des tas de gens parlaient sur la bande générale. Je m’attachai aussi à l’échelle et me hissai, suivi de Jones, au sommet du monolithe. C’était un grand rectangle plat, mais je craignais qu’il ne soit glissant.
En fin de compte, nous fixâmes une poulie à deux sections d’échelle, puis enfonçâmes des crochets chauffés dans le bouchon. Nous y attachâmes un câble et, lorsque l’équipe au sol tira, la trappe – un bloc carré de trois mètres sur trois, et deux d’épaisseur, taillé en biseau afin de fermer hermétiquement – se souleva facilement. Les blocs de glace étaient trop froids pour adhérer l’un à l’autre. Jones, Lhoste et moi, debout sur les échelles, avançâmes la tête au-dessus du trou noir. Le puits était cylindrique et de diamètre légèrement inférieur à l’ouverture. Un puissant projecteur nous permit de distinguer, loin en dessous, le fond, ou un coude, du puits.
« Apportez-nous encore de la corde, demanda Lhoste. Quelque chose qui puisse servir de harnais et quelques vérins télescopiques. Si nous utilisions des pitons, le monolithe se retrouverait par terre avant que nous ayons pu entamer ce truc. » Le bloc fut déposé, les cordes montées, nous nous sanglâmes dans nos harnais de sécurité et reçûmes des lampes. Lhoste se laissa glisser dans le puits et dit : « Faites-moi descendre lentement. » Je le suivis, la respiration précipitée. Jones se balançait au-dessus de moi comme une araignée.
Les parois du puits luisaient à la lumière de nos lampes. Nous examinions la glace au fur et à mesure de notre descente.
Lhoste releva la tête. « Vous feriez sans doute mieux d’attendre que je sois arrivé au fond. » Les gens qui se trouvaient en haut de l’échelle l’entendirent et nous ralentîmes, Jones et moi. Lhoste continua à descendre rapidement.
Notre descente dura longtemps. Nos lampes faisaient étinceler la glace autour de nous, mais au-dessus et au-dessous elle était noire. La glace fit place à du roc noir et lisse. Nous étions en dessous du niveau du sol.
Nous posâmes enfin le pied sur un sol gravillonneux. Lhoste nous attendait, accroupi à l’entrée d’un tunnel qui – je dus faire un effort pour m’orienter – se dirigeait vers l’extérieur de l’anneau… donc vers le nord. Il descendait en pente douce. Plus loin régnait un noir d’encre.
« Envoyez quelqu’un ici pour servir de relais radio », dit Lhoste, puis il s’enfonça dans le tunnel, sa lampe à bout de bras.
Jones et moi le suivions de près. Nous marchâmes un long moment dans un tunnel cylindrique. Si les parois n’avaient pas été de roc – le tunnel était creusé dans le basalte massif – nous aurions aussi bien pu nous trouver dans une conduite d’égout. J’étais pris de frissons incontrôlables et j’avais plus froid que jamais. Jones n’arrêtait pas de se prendre dans mes pieds et de baisser la tête pour éviter d’imaginaires saillies du plafond.
Lhoste s’arrêta. Je regardai devant lui et aperçus une luminosité bleue. Je le dépassai et me mis à courir.
Soudain, le tunnel s’élargit et je me retrouvai dans une salle, une chambre bleue. Bleu cobalt ! Elle était ovoïde, on se serait cru à l’intérieur d’un œuf de dix mètres de haut sur sept de large. La lampe de Lhoste qui se balançait dans sa main faisait naître des bandes et des points de lumière rouge sous la surface des murs bleus. On aurait dit du verre bleu ou un revêtement de céramique. Je tendis ma main gantée pour en caresser la surface ; elle était vitreuse mais irrégulière. Les reflets rouges provenaient de facettes en profondeur… Lhoste éleva la lampe à hauteur de sa tête et pivota lentement en regardant le plafond voûté de la salle. Sa voix stimulait tout juste l’intercom. « Qu’est-ce… »
Je secouai la tête et m’assis, le dos au mur bleu, sidéré.
« Qui a mis ça là ? demanda Lhoste.
— Pas Davydov, répondis-je. Il lui aurait été impossible de creuser ceci.
— Pas Holmes, non plus », avança Jones.
Lhoste balança sa lampe et des points rouges scintillèrent. « Nous en discuterons plus tard. »
Nous restâmes donc à contempler en silence les murs bleus piquetés de rouge. Les figures continuellement changeantes donnaient l’impression d’un vaste espace, la salle semblait devenir plus grande à mesure que nous regardions… Je ressentais de la peur, peur d’Holmes, peur d’avoir été en son pouvoir. Qui était-elle, pour avoir créé cela ? L’avait-elle pu ?