Questions, doutes, pensées s’effacèrent et seuls restaient nous trois, hypnotisés par la lumière.
Au bout d’un moment, des éclats de lumière blanche dans le tunnel, et des voix à l’intercom, nous réveillèrent en sursaut. Notre air s’épuisait. D’autres arrivaient par le tunnel, se pressaient dans la chambre, et nous sortîmes pour les laisser s’émerveiller à loisir.
Derrière sa visière. Jones avait l’air abasourdi. Sa bouche était grande ouverte. Il secouait la tête et marmottait en remontant lentement la pente douce du tunnel : « … Étrange verre bleu sous Icehenge… chambre étoilée, lumière rouge… un espace… souterrain. »
Puis on nous hissa hors de l’étroite cheminée du monolithe creux. Arrivé en haut, debout, je levai les yeux vers la vaste étendue étoilée.
Cela donna beaucoup de travail supplémentaire aux savants.
Ils déterminèrent bien vite que la salle était située juste sous le pôle… ou plutôt l’axe de rotation passait à travers la chambre. Les parois étaient recouvertes d’un revêtement de céramique déposé à chaud sur le rocher.
Le Dr Hood et son équipe découvrirent rapidement des traces des forets utilisés pour creuser le tunnel dans le rocher… petits résidus d’un alliage exactement semblable à celui utilisé dans les foreuses destinées à percer des tunnels dans les astéroïdes. Cette machine avait été mise sur le marché en 2514… par les Métaux joviens de Caroline Holmes !
Et Brinston était extatique. « De la céramique ! s’était-il écrié. De la céramique ! Quand ils ont porté ce verre à la température de fusion, ils ont mis en route une horloge. Ils ont mis dessus une date aussi visible que les encoches du monolithe de l’inscription… et sans possibilité de mentir, en plus. »
Il se trouvait que la mesure de la thermoluminescence était une méthode utilisée depuis des siècles pour dater les poteries terrestres. Des échantillons de céramique sont chauffés à blanc, et la quantité de lumière libérée permet de mesurer la dose totale de radiations à laquelle a été exposée la céramique depuis la précédente fusion. Cette méthode peut déterminer l’âge du matériau – même pour de courts laps de temps – avec une précision de plus ou moins dix pour cent.
Au bout d’une semaine, Brinston divulgua triomphalement les résultats de ses tests. La Chambre Bleue était âgée de quatre-vingts ans. « Nous la tenons ! s’écria-t-il. C’est Holmes ! Doya, vous aviez raison. Je ne sais pas pourquoi, ni comment, elle a fait ça, mais je sais que c’est elle. »
C’était un grand jour pour les reporters. Icehenge était de nouveau l’attraction du jour. Mais cette fois la grande nouvelle était qu’il s’agissait d’une mystification récente. Les spéculations allaient bon train, mais le nom d’Holmes revenait le plus souvent, dans la bouche de plus de gens qu’elle n’en pouvait poursuivre – ou écraser. Ils appelaient cela l’explication Holmes… ou la théorie de Doya.
Je restai sur le site.
Un jour, j’appris que Nederland avait été interviewé au journal holovisé. Je me rendis quelques heures plus tard à la salle holo pour me repasser l’extrait. Je ne pouvais pas m’en empêcher.
Ce n’était pas l’habituelle salle de conférences de l’Inspection planétaire. Lorsque l’image apparut, Nederland sortait d’un immeuble et un groupe de reporters l’entouraient, le coinçaient contre le mur.
« Professeur Nederland, que pensez-vous des dernières nouvelles en provenance de Pluton ?
— C’est très intéressant. » Il avait l’air de se résigner à l’interrogatoire.
« Continuez-vous à soutenir la théorie Davydov ? »
Les muscles de sa mâchoire se contractèrent. « Oui. » Le vent lui ébouriffait les cheveux.
« Que dites-vous – Mais que – Que dites-vous du fait qu’une foreuse du XXVIe siècle ait été utilisée pour enterrer l’Œuf Bleu ?
— Je pense qu’il peut y avoir une autre explication à ces dépôts… par exemple…
— Et la datation par la thermoluminescence ?
— La céramique mesurée était enterrée trop profondément pour que l’on puisse se fier à cette méthode, rétorqua-t-il.
— Que pensez-vous de la remise en cause de l’authenticité du journal d’Emma Weil ?
— Je n’y crois pas. Le journal d’Emma est authentique.
— Quelle preuve en avez-vous ? Quelle preuve ? »
Nederland regarda ses pieds, secoua la tête. Il la releva, il avait de profondes rides autour de la bouche. « À présent, je dois rentrer chez moi », dit-il, puis il répéta, d’une voix si basse que les microphones la captèrent tout juste : « Je dois rentrer chez moi… » Puis, à voix haute : « Je répondrai plus tard à ces questions. » Il tourna les talons et fonça, tête baissée, à travers le groupe de reporters. Alors qu’il esquivait un journaliste, j’aperçus son visage : il avait l’air hagard, épuisé. Je coupai brutalement l’holo et partis à l’aveuglette vers la porte que je frappai du poing. « Merde, dis-je, merde, pourquoi n’es-tu pas mort ! »
La veille de notre départ, un message arriva de Transtation. À l’Institut, un groupe dirigé par mon ancienne élève April avait proposé une solution. Ils étaient d’accord pour dire qu’Icehenge était de construction moderne, mais soutenaient qu’il avait été édifié par le commandant Ehrung et son équipage juste après leur arrivée sur Pluton, et juste avant leur « découverte » de celui-ci. Ce groupe avait bâti toute une argumentation pour montrer comment les pistes Davydov et Holmes étaient toutes deux des entreprises de diversion montées par Ehrung…
« C’est absurde ! » m’écriai-je, et je me mis à ricaner. « Il y a une dizaine de raisons pour lesquelles cela ne peut être vrai, y compris tout ce que Brinston vient de trouver ! » Je n’en étais pas moins furieux et j’avais beau rire encore en quittant la pièce pour tenter de le cacher, les personnes présentes me regardaient comme si j’avais donné un coup de pied au projecteur holographique.
Plus tard, je me rendis sur le site. Le monument baignait dans la clarté délavée du jour plutonien. Toutes nos découvertes ne semblaient pas l’avoir changé ; il était toujours le même, étrange et ténébreux, un spectacle à donner le frisson.
Jones était là. Il y passait presque tout son temps ; il m’était même arrivé de tomber sur lui endormi entre deux fragments du monolithe abattu. Il n’avait parlé à personne depuis des jours, pas même – ou surtout pas – à moi. Brahms jouait en permanence dans son intercom, rien d’autre.
Cette fois – pour nos dernières heures sur Pluton – il était assis près du petit rocher central. Je le rejoignis, m’assis auprès de lui. La plaque commémorative de Nederland était toujours enfouie sous mon petit tas de gravier ; je ne pouvais supporter de la regarder. La vue des six Grands Monolithes (dont un couvert d’échelles) me laissait insensible.
Nous restâmes longtemps, très longtemps, assis en silence. Je finis par passer sur une longueur d’ondes personnelle et lui fis signe d’en faire autant.
« As-tu entendu parler de la nouvelle théorie élaborée sur Transtation ? »
Il secoua la tête. Je la lui résumai.
Il secoua de nouveau la tête. « Ils se trompent. J’en suis venu à bien connaître Arthur Grosjean et il ne marcherait jamais dans un truc pareil. Cela ne passera pas.
— Non… Mais cela n’empêchera pas des gens de le croire.
— Non. Mais j’en ai entendu une meilleure.
— Ah bon ? »
Il hocha la tête. « Il paraîtrait que l’Association interstellaire de Mars a vraiment existé. Davydov, Weil, toute l’équipe. Ils se sont emparés des vaisseaux minéraliers, ont construit un astronef, renvoyé Emma et les autres sur Mars. Emma a échappé à la police, s’est cachée un certain temps dans le chaos. Puis elle a décidé de refaire surface. Elle s’est forgé une nouvelle identité… elle a peut-être obtenu de son père qu’il prenne lui aussi une nouvelle identité afin d’étayer sa propre histoire. Elle est partie pour le système de Jupiter, a fait fortune dans les mines et les équipements de survie. Puis elle a voulu savoir si le vaisseau de Davydov avait laissé un monument sur Pluton, comme elle l’avait espéré, et elle est allée voir. Mais les passagers de l’astronef étaient pressés, anxieux d’échapper à la police martienne… ils n’avaient pas pu prendre le temps de laisser quelque chose sur Pluton. Alors Emma a décidé de le construire à leur place. Mais comment faire savoir au monde en mémoire de qui il était élevé sans se démasquer elle-même ? Elle prit le journal qu’elle avait écrit tant d’années plus tôt, alla le mettre devant New Houston. Elle glissa les renseignements sur Davydov dans les archives. Elle réinstalla la vérité au monde, tout comme s’il s’agissait d’un mensonge… parce qu’elle-même était un mensonge, tu vois ?