– Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe, pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu’elle avait mordu l’un des meurtriers à la main. On avait l’œil sur ces deux scélérats; mon camarade est venu tout à l’heure s’assurer de leur identité, et les voilà pincés.
– Heureusement qu’ils m’ont payé d’avance leur chopine, dit l’ogresse. Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour, de consolation?
– Merci, mère Ponisse; il faut que j’enfourne ces brigands-là. En voilà un qui regimbe encore!…
En effet, l’assassin au bonnet grec se débattait avec rage. Lorsqu’il s’agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se défendit tellement qu’il fallut le porter.
Son complice, saisi d’un tremblement nerveux, pouvait à peine se soutenir: ses lèvres violettes remuaient comme s’il eût parlé… On jeta cette masse inerte dans la voiture.
– Ah çà! mère Ponisse, dit l’agent, défiez-vous de Bras-Rouge; il est malin, il pourrait vous compromettre.
– Bras-Rouge! il y a des semaines qu’on ne l’a vu dans le quartier, monsieur Borel.
– C’est toujours quand il est quelque part… qu’on ne l’y voit pas, vous savez bien ça… Mais n’acceptez de lui en garde ou en consignation aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.
– Soyez tranquille, monsieur Borel, j’ai aussi peur de Bras-Rouge que du diable. On ne sait jamais où il va ni d’où il vient. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a dit qu’il arrivait d’Allemagne.
– Enfin, je vous préviens… faites-y attention.
Avant de quitter le tapis-franc, l’agent regarda attentivement les autres buveurs, et il dit au Chourineur, d’un ton presque affectueux:
– Te voilà, mauvais sujet? il y a longtemps qu’on n’a entendu parler de toi! Tu n’as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?
– Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse guère la tête qu’à ceux qui me le demandent.
– Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme tu es!
– Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chourineur en mettant la main sur l’épaule de Rodolphe.
– Tiens! je ne le connais pas, celui-là, dit l’agent, en examinant Rodolphe.
– Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répondit celui-ci.
– Je le désire pour vous, mon garçon, dit l’agent. Puis, s’adressant à l’ogresse: Bonsoir, mère Ponisse: c’est une vraie souricière que votre tapis-franc, voilà le troisième assassin que j’y prends.
– Et j’espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c’est bien à votre service…, dit gracieusement l’ogresse en s’inclinant avec déférence.
Après le départ de l’agent de police, le jeune homme à figure plombée, qui fumait en buvant de l’eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d’une voix enrouée, au Chourineur:
– Est-ce que tu n’as pas reconnu le bonnet grec? c’est l’homme à la Boulotte, c’est Vélu. Quand j’ai vu entrer les agents, j’ai dit: «Il y a quelque chose»; avec ça que Vélu cachait toujours sa main sous la table.
– C’est tout de même heureux pour le Maître d’école qu’il ne se soit pas trouvé là, reprit l’ogresse. Le bonnet grec l’a demandé plusieurs fois pour des affaires qu’ils ont ensemble… Mais je ne mangerai jamais mes pratiques. Qu’on les arrête, bon… chacun son métier… mais je ne les vends pas… Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue, ajouta l’ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le cabaret; voilà justement le Maître d’école et sa largue (sa femme).
Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôtes du tapis-franc.
Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne put vaincre une légère émotion à la vue de ce redoutable brigand, qu’il contempla pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d’horreur.
Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d’école s’était affreusement mutilé.
On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de ce brigand. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices profondes, livides; l’action corrosive du vitriol avait boursouflé ses lèvres; les cartilages du nez ayant été coupés, deux trous difformes remplaçaient les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits, très-ronds, étincelaient de férocité; son front, aplati comme celui d’un tigre, disparaissait à demi sous une casquette de fourrure à longs poils fauves… on eût dit la crinière du monstre.
Le Maître d’école n’avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces; sa tête, démesurément grosse, était enfoncée entre ses deux épaules larges, élevées, puissantes, charnues, qui se dessinaient même sous les plis flottants de sa blouse de toile écrue; il avait les bras longs, musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu’à l’extrémité des doigts; ses jambes étaient un peu arquées, mais leurs mollets énormes annonçaient une force athlétique.
Cet homme offrait, en un mot, l’exagération de ce qu’il y a de court, de trapu, de ramassé dans le type de l’Hercule Farnèse.
Quant à l’expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux, quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d’une bête sauvage, il faut renoncer à les peindre.
La femme qui accompagnait le Maître d’école était vieille, assez proprement vêtue d’une robe brune, d’un tartan à carreaux rouges et noirs, et d’un bonnet blanc.
Rodolphe la voyait de profil; son œil vert et rond, son nez crochu, ses lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et rusée, lui rappelèrent la Chouette.
Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse, lorsqu’en levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâlir; elle regardait avec une terreur muette la hideuse compagne du Maître d’école; enfin, saisissant le bras de Rodolphe, d’une main tremblante, Fleur-de-Marie lui dit à voix basse:
– La Chouette! mon Dieu!… la Chouette… la borgnesse!
À ce moment, le Maître d’école, échangeant quelques paroles à voix basse avec un des habitués du tapis-franc, s’avança lentement vers la table où s’attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.
Alors, s’adressant à Fleur-de-Marie, d’une voix rauque et creuse comme le rugissement d’un tigre:
– Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux mufles et t’en venir avec moi…
La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se choquaient d’effroi.
– Et moi… je ne serai pas jalouse, dit l’horrible Chouette en riant aux éclats.
Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pégriotte, sa victime.
– Ah çà, petite, est-ce que tu ne m’entends pas? dit le monstre en s’avançant. Si tu ne viens pas, je t’éborgne pour faire le pendant de la Chouette. Et toi, l’homme à moustache… (il s’adressait à Rodolphe), si tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table… je te crève…
– Mon Dieu, mon Dieu! défendez-moi! s’écria la Goualeuse à Rodolphe, en joignant les mains. Puis, réfléchissant qu’elle allait l’exposer à un grand danger, elle reprit à voix basse: Non, non, ne bougez pas, monsieur Rodolphe; s’il approche, je crierai au secours, et, de peur d’un esclandre qui attirerait la police, l’ogresse prendra mon parti.