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– En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait au moins vingt sous par jour; qu’est-ce qui nous resterait pour vivre? Tandis que notre chambre ne nous coûte que cinquante francs par an.

– Allons, c’est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage; dès que tu auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau… et un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.

– Oh! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt… Ma pauvre Catherine!

– Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari, n’est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t’a dit l’avocat, tant que vous ne serez pas séparés par la loi; et comme tu n’as pas cinq cents francs à donner pour ça, il faut te résigner: ton mari a le droit d’emmener sa fille de chez toi et où il veut… Une fois que lui et sa maîtresse s’acharneront à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu’il ne faudra pas qu’elle y passe?…

– Mon Dieu!… Mon Dieu!… Mais si cette infamie était possible… il n’y aurait donc pas de justice?

– La justice! dit Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c’est comme la viande… c’est trop cher pour que les pauvres en mangent… Seulement, entendons-nous, s’il s’agit de les envoyer à Melun, de les mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c’est une autre affaire, on leur donne cette justice-là gratis… Si on leur coupe le cou, c’est encore gratis… toujours gratis… Prrrrenez vos billets, ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n’est pas dix sous, deux sous, un sou, un centime que ça vous coûtera… non, messieurs; ça vous coûtera la bagatelle de… rien du tout… C’est à la portée de tout le monde; on ne fournit que sa tête… La coupe et la frisure sont aux frais du gouvernement… Voilà la justice gratis… Mais la justice qui empêcherait une honnête mère de famille d’être battue et dépouillée par un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette justice-là coûte cinq cents francs… et il faudra t’en passer, ma pauvre Jeanne.

– Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, tu me mets la mort dans l’âme…

– C’est qu’aussi je l’ai… la mort dans l’âme, en pensant à ton sort… à celui de ta famille… et en reconnaissant que je n’y peux rien… J’ai l’air de toujours rire… mais ne t’y trompe pas, j’ai deux sortes de gaietés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste… Je n’ai ni la force ni le courage d’être méchant, colère ou haineux comme les autres… ça s’en va toujours chez moi en paroles plus ou moins farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m’ont empêché de devenir pire que je suis… Il a fallu l’occasion de cette bicoque isolée, où il n’y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me pousser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair de lune superbe; car la nuit, et seul, j’ai une peur de tous les diables!

– C’est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es meilleur que tu ne crois… Aussi j’espère que les juges auront pitié de toi…

– Pitié de moi? Un libéré récidiviste? Compte là-dessus! Après ça, je ne leur en veux pas; être ici, là ou ailleurs, ça m’est égal; et puis tu as raison, je ne suis pas méchant… et ceux qui le sont, je les hais à ma manière, en me moquant d’eux; faut croire qu’à force de conter des histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que ceux qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fin des raclées indignes… je me serai habitué à sentir comme je raconte.

– Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es… mon pauvre frère? Je n’aurais pas cru cela.

– Minute!… Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir; mais s’il s’agit ou d’une femme ou d’un enfant, ou, par exemple, d’un pauvre diable comme moi qu’on jetterait par terre en soufflant dessus, et qu’il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute seulement pour le plaisir de le persécuter, pour l’honneur, comme on dit, oh! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe noire reçoit sa paie. Tiens, j’ai surtout une histoire intitulée: Gringalet et Coupe-en-Deux, qui faisait les délices de la centrale de Melun, et que je n’ai pas encore racontée ici. Je l’ai promise pour ce soir; mais faudra qu’ils mettent crânement à ma tirelire, et tu en profiteras… Sans compter que je l’écrirai pour tes enfants… Gringalet et Coupe-en-Deux, ça les amusera; des religieuses liraient cette histoire-là, ainsi sois tranquille.

– Enfin, non pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c’est de voir que tu n’es pas aussi malheureux que d’autres, grâce à ton caractère.

– Bien sûr que si j’étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je serais malfaisant à moi-même. Pauvre garçon!… J’ai bien peur qu’avant la fin de la journée il ne saigne d’un côté ou d’un autre, ça chauffe à rouge pour lui… il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son intention…

– Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?… Ne te mêle pas de ça, au moins, Fortuné!…

– Pas si bête!… j’attraperais des éclaboussures… C’est en allant et venant que j’ai entendu jaboter l’un et l’autre… on parlait de bâillon pour l’empêcher de crier… et puis, afin d’empêcher qu’on ne voie son exécution… ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l’air d’écouter un d’eux… qui sera censé lire tout haut un journal ou autre chose.

– Mais… pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?…

– Comme il est toujours seul, qu’il ne parle à personne et qu’il a l’air dégoûté des autres, ils s’imaginent que c’est un mouchard, ce qui est très-bête; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s’il voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu’il a l’air d’un monsieur, et que ça les offusque. C’est le capitaine du dortoir, nommé le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme un vrai désossé après ce pauvre Germain; leur bête noire s’appelle ainsi. Ma foi, qu’ils s’arrangent, cela les regarde, je n’y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d’être triste en prison, tout de suite on vous suspecte; aussi je ne l’ai jamais été, moi, suspecté. Ah çà! ma fille, assez causé, va-t’en voir chez toi si j’y suis, tu prends sur ton temps pour venir ici… moi je n’ai qu’à bavarder… toi, c’est différent… ainsi, bonsoir… Reviens de temps en temps; tu sais que j’en serai content.

– Mon frère, encore quelques moments, je t’en prie.

– Non, non, tes enfants t’attendent. Ah çà! tu ne leur dis pas, j’espère, que leur nononcle est pensionnaire ici?

– Ils te croient aux îles, comme autrefois ma mère. De cette manière, je peux leur parler de toi.

– À la bonne heure. Ah çà! va-t’en vite, vite.

– Oui, mais écoute, mon pauvre frère; je n’ai pas grand-chose, pourtant je ne te laisserai pas ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas, et ce mauvais gilet! Nous t’arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame! Fortuné, tu penses, ce n’est pas l’envie de bien faire pour toi qui nous manque.

– De quoi? De quoi? Des hardes? mais j’en ai plein mes malles. Dès qu’elles vont arriver, j’aurai de quoi m’habiller comme un prince. Allons, ris donc un peu! Non? Eh bien! sérieusement, ma fille, ça n’est pas de refus… en attendant que Gringalet et Coupe-en-Deux aient rempli ma tirelire. Alors je te rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la première fois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ne te fais pas rire. Allons, va-t’en, je t’ai déjà trop retenue.