– Tout à l’heure je ne vous ai pas interrompu quand vous avez parlé de pitié… mais puisque vous répétez ce mot… je dois vous dire que ce n’est pas du tout de la pitié que je ressens pour vous… Je vais vous expliquer cela de mon mieux.
«Quand nous étions voisins, je vous aimais comme un bon frère, comme un bon camarade, vous me rendiez de petits services, je vous en rendais d’autres; vous me faisiez partager vos amusements du dimanche, je tâchais d’être bien gaie, bien gentille pour vous en remercier… nous étions quittes.
– Quittes! Oh! non… je…
– Laissez-moi parler à mon tour… Quand vous avez été forcé de quitter la maison que nous habitions… votre départ m’a fait plus de peine que celui de mes autres voisins.
– Il serait vrai!…
– Oui, parce qu’eux autres étaient des sans-soucis à qui, certainement, je vais manquer bien moins qu’à vous; et puis ils ne s’étaient résignés à devenir mes camarades qu’après s’être fait cent fois répéter par moi qu’ils ne seraient jamais autre chose… Tandis que vous… vous avez tout de suite deviné ce que nous devions être l’un pour l’autre.
«Malgré ça, vous passiez auprès de moi tout le temps dont vous pouviez disposer… vous m’avez appris à écrire… vous m’avez donné de bons conseils, un peu sérieux, parce qu’ils étaient bons, enfin vous avez été le plus dévoué de mes voisins… et le seul qui ne m’ayez rien demandé… pour la peine… Ce n’est pas tout, en quittant la maison, vous m’avez donné une grande preuve de confiance… vous voir confier un secret si important à une petite fille comme moi, dame, ça m’a rendue fière… Aussi, quand je me suis séparée de vous, votre souvenir m’était toujours bien plus présent que celui de mes autres voisins… Ce que je vous dis là est vrai… vous le savez, je ne mens jamais…
– Il serait possible!… Vous auriez fait cette différence entre moi… et les autres?…
– Certainement, je l’ai faite, sinon j’aurais eu un mauvais cœur… Oui, je me disais: «Il n’y a rien de meilleur que M. Germain; seulement il est un peu sérieux… mais c’est égal, si j’avais une amie qui voulût se marier pour être bien, bien heureuse, certainement je lui conseillerais d’épouser M. Germain, car il serait le paradis d’une bonne petite ménagère.»
– Vous pensiez à moi!… pour une autre…, ne put s’empêcher de dire tristement Germain.
– C’est vrai; j’aurais été ravie de vous voir faire un heureux mariage, puisque je vous aimais comme un bon camarade. Vous voyez, je suis franche, je vous dis tout.
– Et je vous en remercie du fond de l’âme; c’est une consolation pour moi d’apprendre que parmi vos amis j’étais celui que vous préfériez.
– Voilà où en étaient les choses lorsque vos malheurs sont arrivés… C’est alors que j’ai reçu cette pauvre et bonne lettre où vous m’instruisiez de ce que vous appelez une faute… faute que je trouve, moi qui ne suis pas savante, une belle et bonne action; c’est alors que vous m’avez demandé d’aller chez vous chercher ces papiers qui m’ont appris que vous m’aviez toujours aimée d’amour sans oser me le dire. Ces papiers où j’ai lu – et Rigolette ne put retenir ses larmes – que, songeant à mon avenir, qu’une maladie ou le manque d’ouvrage pouvaient rendre si pénible, vous me laissiez, si vous mouriez de mort violente, comme vous pouviez le craindre… vous me laissiez le peu que vous aviez acquis à force de travail et d’économie…
– Oui, car si de mon vivant vous vous étiez trouvée sans travail ou malade… c’est à moi, plutôt qu’à tout autre, que vous vous seriez adressée, n’est-ce pas? J’y comptais bien, dites! dites!… Je ne me suis pas trompé, n’est-ce pas?
– Mais c’est tout simple, à qui auriez-vous voulu que je m’adresse?
– Oh! tenez, voilà de ces paroles qui font du bien, qui consolent de bien des chagrins!
– Moi, je ne peux pas vous exprimer ce que j’ai éprouvé en lisant… quel triste mot! ce testament dont chaque ligne contenait un souvenir pour moi ou une pensée pour mon avenir; et pourtant je ne devais connaître ces preuves de votre attachement que lorsque vous n’existeriez plus… Dame, que voulez-vous! après une conduite si généreuse, on s’étonne que l’amour vienne tout d’un coup!… C’est pourtant bien naturel… n’est-ce pas, monsieur Germain?
La jeune fille dit ces derniers mots avec une naïveté si touchante et si franche, en attachant ses grands yeux noirs sur ceux de Germain, que celui-ci ne comprit pas tout d’abord, tant il était loin de se croire aimé d’amour par Rigolette.
Pourtant ces paroles étaient si précises que leur écho retentit au fond de l’âme du prisonnier; il rougit, pâlit tour à tour, et s’écria:
– Que dites-vous! Je crains… Oh! mon Dieu… je me trompe peut-être… je…
– Je dis que du moment où je vous ai vu si bon pour moi, et où je vous ai vu si malheureux, je vous ai aimé autrement qu’un camarade, et que si maintenant une de mes amies voulait se marier, dit Rigolette en souriant et rougissant, ce n’est plus vous que je lui conseillerais d’épouser, monsieur Germain.
– Vous m’aimez! Vous m’aimez!
– Il faut bien que je vous le dise de moi-même, puisque vous ne me le demandez pas.
– Il serait possible!
– Ce n’est pourtant pas faute de vous avoir par deux fois mis sur la voie, pour vous le faire comprendre. Mais bon! monsieur ne veut pas entendre à demi-mot, il me force à lui avouer ces choses-là. C’est mal peut-être, mais comme il n’y a que vous qui puissiez me gronder de mon effronterie, j’ai moins peur; et puis, ajouta Rigolette d’un ton plus sérieux et avec une tendre émotion, tout à l’heure vous m’avez paru si accablé, si désespéré, que je n’y ai pas tenu; j’ai eu l’amour-propre de croire que cet aveu, fait franchement et du fond du cœur, vous empêcherait d’être malheureux à l’avenir. Je me suis dit: «Jusqu’à présent, je n’ai pas eu de chance dans mes efforts pour le distraire ou pour le consoler; mes friandises lui étaient l’appétit, ma gaieté le faisait pleurer; cette fois du moins…» Ah! mon Dieu! qu’avez-vous? s’écria Rigolette en voyant Germain cacher sa figure dans ses mains. Là! voyez si ce n’est pas cruel! s’écria-t-elle, quoi que je fasse, quoi que je dise… vous restez aussi malheureux; c’est être par trop méchant et par trop égoïste aussi!… On dirait qu’il n’y a que vous qui souffriez de vos chagrins!…
– Hélas! quel malheur est le mien!!! s’écria Germain avec désespoir. Vous m’aimez, lorsque je ne suis plus digne de vous!
– Plus digne de moi? Mais ça n’a pas de bon sens, ce que vous dites là! C’est comme si je disais qu’autrefois je n’étais pas digne de votre amitié, parce que j’avais été en prison… car, après tout, moi aussi j’ai été prisonnière, en suis-je moins honnête fille?
– Mais vous êtes allée en prison parce que vous étiez une pauvre enfant abandonnée, tandis que moi! mon Dieu, quelle différence!
– Enfin, quant à la prison, nous n’avons rien à nous reprocher, toujours!… C’est plutôt moi qui suis une ambitieuse… car, dans mon état, je ne devrais penser qu’à me marier avec un ouvrier. Je suis un enfant trouvé… je ne possède rien que ma petite chambre et mon bon courage… pourtant je viens hardiment vous proposer de me prendre pour femme!
– Hélas! autrefois ce sort eût été le rêve, le bonheur de ma vie! Mais à cette heure, moi, sous le coup d’une accusation infamante, j’abuserais de votre admirable générosité, de votre pitié qui vous égare peut-être! Non, non.