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– Mais, mon Dieu! Mon Dieu! s’écria Rigolette avec une impatience douloureuse, je vous dis que ce n’est pas de la pitié que j’ai pour vous! c’est de l’amour. Je ne songe qu’à vous! Je ne dors plus, je ne mange plus; votre triste et doux visage me suit partout. Est-ce de la pitié, cela? Maintenant, quand vous me parlez, votre voix, votre regard me vont au cœur. Il y a mille choses en vous qui, à cette heure, me plaisent à la folie, et que je n’avais pas remarquées. J’aime votre figure, j’aime vos yeux, j’aime votre tournure, j’aime votre esprit, j’aime votre bon cœur, est-ce encore de la pitié, cela? Pourquoi, après vous avoir aimé en ami, vous aimé-je en amant? je n’en sais rien! Pourquoi étais-je folle et gaie quand je vous aimais en ami, pourquoi suis-je tout absorbée depuis que je vous aime en amant? je n’en sais rien! Pourquoi ai-je attendu si tard pour vous trouver à la fois beau et bon, pour vous aimer à la fois des yeux et du cœur? je n’en sais rien, ou plutôt, si, je le sais, c’est que j’ai découvert combien vous m’aimiez sans me l’avoir jamais dit, combien vous étiez généreux et dévoué. Alors l’amour m’a monté du cœur aux yeux, comme y monte une douce larme quand on est attendri.

– Vraiment, je crois rêver en vous entendant parler ainsi.

– Et moi, donc! je n’aurais jamais cru pouvoir oser vous dire tout cela; mais votre désespoir m’y a forcée! Eh bien! monsieur, maintenant que vous savez que je vous aime comme mon ami! comme mon amant! comme mon mari! direz-vous encore que c’est de la pitié?

Les généreux scrupules de Germain tombèrent un moment devant cet aveu si naïf et si vaillant. Une joie inespérée le ravit à ses douloureuses préoccupations.

– Vous m’aimez! s’écria-t-il. Je vous crois: votre accent, votre regard, tout me le dit! Je ne veux pas me demander comment j’ai mérité un pareil bonheur, je m’y abandonne aveuglément. Ma vie, ma vie entière, ne suffira pas à m’acquitter envers vous! Ah! j’ai bien souffert déjà; mais ce moment efface tout!

– Enfin, vous voilà consolé. Oh! j’étais bien sûre, moi, que j’y parviendrais! s’écria Rigolette avec un élan de joie charmante.

– Et c’est au milieu des horreurs d’une prison, et c’est lorsque tout m’accable, qu’une telle félicité…

Germain ne put achever.

Cette pensée lui rappelait la réalité de sa position; ses scrupules, un moment oubliés, revinrent plus cruels que jamais, et il reprit avec désespoir:

– Mais je suis prisonnier, mais je suis accusé de vol, mais je serai condamné, déshonoré peut-être! et j’accepterais votre valeureux sacrifice, je profiterais de votre généreuse exaltation! Oh non! non! je ne suis pas assez infâme pour cela!

– Que dites-vous?

– Je puis être condamné… à des années de prison.

– Eh bien! répondit Rigolette avec calme et fermeté, on verra que je suis une honnête fille, on ne nous refusera pas de nous marier dans la chapelle de la prison.

– Mais je puis être emprisonné loin de Paris.

– Une fois votre femme, je vous suivrai; je m’établirai dans la ville où vous serez; j’y trouverai de l’ouvrage, et je viendrai vous voir tous les jours!

– Mais je serai flétri aux yeux de tous.

– Vous m’aimez plus que tout, n’est-ce pas?

– Pouvez-vous me le demander?

– Alors que vous importe? Loin d’être flétri à mes yeux, je vous regarderai, moi, comme le martyr de votre bon cœur.

– Mais le monde vous accusera, le monde condamnera, calomniera votre choix…

– Le monde! c’est vous pour moi, et moi pour vous; nous laisserons dire…

– Enfin, en sortant de prison, ma vie sera précaire, misérable; repoussé de partout, peut-être ne trouverai-je pas d’emploi!… Et puis cela est horrible à penser, mais si cette corruption que je redoute allait malgré moi me gagner… quel avenir pour vous!

– Vous ne vous corromprez pas; non, car maintenant vous savez que je vous aime, et cette pensée vous donnera la force de résister aux mauvais exemples… vous songerez qu’alors même que tous vous repousseraient en sortant de prison, votre femme vous accueillera avec amour et reconnaissance, bien certaine que vous serez resté honnête homme… Ce langage vous étonne, n’est-ce pas? il m’étonne moi-même… Je ne sais pas où je vais chercher ce que je vous dis… c’est au fond de mon âme assurément… et cela doit vous convaincre… sinon, si vous dédaigniez une offre qui vous est faite de tout cœur… si vous ne vouliez pas de l’attachement d’une pauvre fille qui ne…

Germain interrompit Rigolette avec une ivresse passionnée.

– Eh bien! j’accepte… j’accepte; oui, je le sens, il est quelquefois lâche de refuser certains sacrifices, c’est reconnaître qu’on en est indigne… J’accepte, noble et courageuse fille.

– Bien vrai? Bien vrai, cette fois?…

– Je vous le jure… et puis, vous m’avez dit d’ailleurs quelque chose qui m’a frappé, qui m’a donné le courage qui me manquait.

– Quel bonheur! Et qu’ai-je dit?

– Que pour vous je devrai désormais rester honnête homme… Oui, dans cette pensée je trouverai la force de résister aux détestables influences qui m’entourent… Je braverai la contagion, et je saurai conserver digne de votre amour ce cœur qui vous appartient!

– Ah! Germain, que je suis heureuse! Si j’ai fait quelque chose pour vous, comme vous me récompensez!!!

– Et puis, voyez-vous, quoique vous excusiez ma faute, je n’oublierai pas sa gravité… Ma tâche à l’avenir sera double: expier le passé et mériter le bonheur que je vous dois… Pour cela, je ferai le bien… car, si pauvre que l’on soit, l’occasion ne manque jamais.

– Hélas! mon Dieu! c’est vrai, on trouve toujours plus malheureux que soi.

– À défaut d’argent…

– On donne des larmes, ce que je faisais pour ces pauvres Morel…

– Et c’est une sainte aumône: la charité de l’âme vaut bien celle qui donne du pain.

– Enfin vous acceptez… vous ne vous dédirez pas?…

– Oh! jamais, jamais, mon amie, ma femme; oui, le courage me revient, il me semble sortir d’un songe, je ne doute plus de moi-même, je m’abusais, heureusement je m’abusais. Mon cœur ne battrait pas comme il bat, s’il avait perdu de sa noble énergie.

– Oh! Germain, que vous êtes beau en parlant ainsi! Combien vous me rassurez, non pour moi, mais pour vous-même! Ainsi, vous me le promettez, n’est-ce pas, maintenant que vous avez mon amour pour vous défendre, vous ne craindrez plus de parler à ces méchants hommes, afin de ne pas exciter leur colère contre vous?

– Rassurez-vous. En me voyant triste et accablé, ils m’accuseraient sans doute d’être en proie à mes remords; et en me voyant fier et joyeux, ils croiront que leur cynisme m’a gagné.

– C’est vrai; ils ne vous soupçonneront plus, et je serai tranquille. Ainsi, pas d’imprudence… maintenant vous m’appartenez… je suis votre petite femme?

À ce moment le gardien fit un mouvement: il s’éveillait.

– Vite! dit tout bas Rigolette avec un sourire plein de grâce et de pudique tendresse. Vite, mon mari, donnez-moi un beau baiser sur le front, à travers la grille… ce seront nos fiançailles.