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«- Je ne suis pas banquier pour prendre de l’argent à intérêt, qu’il me dit, et je ne veux pas de libéré dans ma boutique; je vais travailler dans les maisons, ouvrir des portes dont on perd les clefs; j’ai un état de confiance, et si on savait que j’emploie un libéré parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques. Bonsoir, voisin.»

– N’est-ce pas, Cardillac, qu’il n’avait que ce qu’il méritait?

– Bien sûr…

– Enfant! ajouta le Gros-Boiteux en s’adressant à Frank d’un air paterne, au lieu de rompre tout de suite ton ban, et de venir à Paris fricoter ta masse, afin de n’avoir plus le sou et de te mettre dans la nécessité de voler! Alors on trouve des idées superbes.

– Quand tu me diras toujours la même chose! dit Frank avec impatience; c’est vrai, j’ai eu tort de ne pas dépenser ma masse, puisque je n’en ai pas joui. Pour en revenir à ma surveillance, comme il n’y avait que quatre serruriers à Étampes, celui à qui je m’étais adressé le premier avait jasé; quand j’ai été m’adresser aux autres, ils m’ont dit comme leur confrère… Merci. Partout la même chanson.

– Voyez-vous, les amis, à quoi ça sert? Nous sommes marqués pour la vie, allez!!!

– Me voilà en grève sur le pavé d’Étampes; je vis sur ma masse un mois, deux mois, reprit Frank; l’argent s’en allait, l’ouvrage ne venait pas. Malgré ma surveillance, je quitte Étampes.

– C’est ce que tu aurais dû faire tout de suite, colas.

– Je viens à Paris; là je trouve de l’ouvrage; mon bourgeois ne savait pas qui j’étais, je lui dis que j’arrive de province. Il n’y avait pas de meilleur ouvrier que moi. Je place sept cents francs qui me restaient chez un agent d’affaires, qui me fait un billet; à l’échéance il ne me paie pas; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait payer; je laisse l’argent chez lui, et je me dis: «C’est une poire pour la soif.» Là-dessus je rencontre le Gros-Boiteux.

– Oui, les amis, et c’est moi qui étais la soif, comme vous l’allez voir. Frank était serrurier, fabriquait les clefs; j’avais une affaire où il pouvait me servir, je lui propose le coup. J’avais des empreintes, il n’y avait plus qu’à travailler dessus, c’était sa partie. L’enfant me refuse, il voulait redevenir honnête. Je me dis: «Il faut faire son bien malgré lui.» J’écris une lettre sans signature à son bourgeois, une autre à ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libéré. Le bourgeois le met à la porte et les compagnons lui tournent le dos.

«Il va chez un autre bourgeois, il y travaille huit jours. Même jeu. Il aurait été chez dix que je lui aurais servi toujours du même.

– Et je ne me doutais pas alors que c’était toi qui me dénonçais, reprit Frank; sans cela tu aurais passé un mauvais quart d’heure.

– Oui; mais moi pas bête je t’avais dit que je m’en allais à Longjumeau voir mon oncle; mais j’étais resté à Paris, et je savais tout ce que tu faisais par le petit Ledru.

– Enfin on me chasse encore de chez mon dernier maître serrurier, comme un gueux bon à pendre. Travaillez donc! soyez donc paisible, pour qu’on vous dise, non pas: «Que fais-tu?» mais: «Qu’as-tu fait?» Une fois sur le pavé, je me dis: «Heureusement il me reste ma masse pour attendre.» Je vas chez l’huissier, il avait levé le pied; mon argent était flambé, j’étais sans le sou, je n’avais pas seulement de quoi payer une huitaine de mon garni. Fallait voir ma rage! Là-dessus le Gros-Boiteux a l’air d’arriver de Longjumeau; il profite de ma colère. Je ne savais à quel clou me pendre, je voyais qu’il n’y avait pas moyen d’être honnête, qu’une fois dans la pègre on y était à vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me talonne tant…

– Que ce brave Frank ne boude plus, reprit le Gros-Boiteux; il prend son parti en brave, il entre dans l’affaire, elle s’annonçait comme une reine; malheureusement, au moment où nous ouvrons la bouche pour avaler le morceau, pincés par la rousse. Que veux-tu, garçon, c’est un malheur, le métier serait trop beau sans cela.

– C’est égal, si ce gredin d’huissier ne m’avait pas volé, je ne serais pas ici, dit Frank avec une rage concentrée.

– Eh bien! eh bien! reprit le Gros-Boiteux, te voilà bien malade! Avec ça que tu étais plus heureux quand tu t’échinais à travailler!

– J’étais libre.

– Oui, le dimanche, et encore quand l’ouvrage ne pressait pas; mais le restant de la semaine enchaîné comme un chien; et jamais sûr de trouver de l’ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur.

– Tu me l’apprendras, dit Frank avec amertume.

– Après ça faut être juste, tu as le droit d’être vexé; c’est dommage que le coup ait manqué, il était superbe, et il le sera encore dans un ou deux mois: les bourgeois seront rassurés et ce sera à refaire. C’est une maison riche, riche! Je serai toujours condamné pour rupture de ban, ainsi je ne pourrai pas reprendre l’affaire; mais, si je trouve un amateur je la céderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma femelle, il n’y aura qu’à fabriquer de nouvelles fausses clefs; avec les enseignements que je pourrai donner, ça ira tout seul. Il y avait et il y a encore là un coup de dix mille francs à faire: ça doit pourtant te consoler, Frank.

Le complice du Gros-Boiteux secoua la tête, croisa les bras sur sa poitrine et ne répondit pas.

Cardillac prit le Gros-Boiteux par le bras, l’attira dans un coin du préau et lui dit, après un moment de silence:

– L’affaire que tu as manquée est encore bonne?

– Dans deux mois, aussi bonne qu’une neuve.

– Tu peux le prouver?

– Pardieu!

– Combien en veux-tu?

– Cent francs d’avance, et je dirai le mot convenu avec ma femelle pour qu’elle livre les empreintes avec quoi on refera de fausses clefs; de plus, si le coup réussit, je veux un cinquième du gain, que l’on payera à ma femelle.

– C’est raisonnable.

– Comme je saurai à qui elle aura donné les empreintes, si on me flibustait ma part, je dénoncerais. Tant pis…

– Tu serais dans ton droit si on t’enfonçait… mais dans la pègre… on est honnête… faut bien compter les uns sur les autres… sans cela il n’y aurait pas d’affaires possibles…

Autre anomalie de ces mœurs horribles…

Ce misérable disait vrai.

Il est assez rare que les voleurs manquent à la parole qu’ils se donnent pour des marchés de cette nature… Ces criminelles transactions s’opèrent généralement avec une sorte de bonne foi, ou plutôt, afin de ne pas prostituer ce mot, disons que la nécessité force ces bandits de tenir leur promesse; car s’ils y manquaient, ainsi que le disait le compagnon du Gros-Boiteux, il n’y aurait pas d’affaires possibles…

Un grand nombre de vols se donnent, s’achètent et se complotent ainsi en prison, autre détestable conséquence de la réclusion en commun.

– Si ce que tu dis est sûr, reprit Cardillac, je pourrai m’arranger de l’affaire… Il n’y a pas de preuves contre moi… je suis sûr d’être acquitté; je passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en liberté, mettons dans vingt jours; le temps de retourner, de faire faire les fausses clefs, d’aller aux renseignements… c’est un mois, six semaines…

– Juste ce qu’il faut aux bourgeois pour se remettre de l’alerte… Et puis, d’ailleurs, qui a été attaqué une fois, croit ne pas l’être une seconde fois; tu sais ça…