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Je l’ai quittée, comme toujours, le cœur brisé.

Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière avant sa profession, je m’étais dit: «Aujourd’hui encore elle peut renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes d’elle et de moi.»

Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique au point de vue de la société où nous vivons… Avec l’exquise susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n’y a pas pour elle d’autre condition possible. Mais, je vous l’ai dit bien souvent, mon amie, si des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me retenaient pas au milieu de ce peuple qui m’aime et dont je suis un peu la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois impérieuses d’une société impuissante à guérir les maux qu’elle a faits, nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à l’oubli… tandis qu’ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si restreint qu’il fût, c’était impossible… Mais encore une fois… fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le bonheur de ce peuple, qui compte sur moi… Braves et dignes gens! qu’ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!…

Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m’est presque consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car ainsi je puis dire notre chagrin, et il n’y a pas d’égoïsme dans ma souffrance.

Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous au milieu de circonstances si douloureuses… Souvent aussi ces pensées m’apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie… Car vous me restez, vous… Et à elle, que lui reste-t-il?

Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu’à moi…

À vous ma vie et mon amour!… âme et cœur, à vous!

R.

Je vous envoie cette lettre par un courrier; à moins de changement imprévu, je vous en expédierai une autre demain, sitôt après la triste cérémonie. Mille vœux et espoirs à votre père pour son prompt rétablissement. J’oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri. Son état s’améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Son excellent père, malade lui-même, a retrouvé des forces pour le soigner, pour le veiller; miracle d’amour paternel qui ne nous étonne pas, nous autres.

Ainsi donc, amie, à demain… demain, jour sinistre et néfaste pour moi!

À vous encore, à vous toujours.

R.

Abbaye de Sainte-Hermangilde,

quatre heures du matin.

Rassurez-vous, Clémence, rassurez-vous, quoique l’heure à laquelle je vous écris cette lettre et le lieu d’où elle est datée doivent vous effrayer…

Grâce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible…

Hier, après vous avoir écrit, agité par je ne sais quel funeste pressentiment, me rappelant la pâleur, l’air souffrant de ma fille, l’état de faiblesse où elle languit depuis quelque temps, songeant enfin qu’elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église, presque toute cette nuit qui précède sa profession, j’ai envoyé Murph et David à l’abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de rester jusqu’à demain dans la maison extérieure qu’Henri habitait ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour accomplir cette rigoureuse… je ne veux pas dire cruelle… obligation de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J’avais aussi écrit à Fleur-de-Marie que, tout en respectant l’exercice de ses devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faire sa veillée de prières dans sa cellule et non dans l’église. Voici ce qu’elle m’a répondu:

«Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon cœur de cette nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N’ayez aucune inquiétude; je me crois en état d’accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m’y conformer. En résultât-il quelques souffrances physiques, c’est avec joie que je les offrirais à Dieu. Vous m’approuverez, je l’espère, vous qui avez toujours pratiqué le renoncement et le devoir avec tant de courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je vais prier pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m’est impossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j’implore. Vous avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, sera pour moi dans le ciel.

«Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon père… Elle sera demain l’épouse du Seigneur.

«Elle vous baise la main avec un pieux respect.

«Sœur AMÉLIE»

Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veillée sinistre.

La nuit venue, j’allai m’enfermer dans le pavillon que j’ai fait construire non loin du monument élevé au souvenir de mon père, en expiation de cette nuit fatale…

Vers une heure du matin, j’entendis la voix de Murph; je frissonnai d’épouvante. Il arrivait en toute hâte du couvent.

Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l’avais prévu, la malheureuse enfant, malgré son courage et sa volonté, n’a pas eu la force d’accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait été impossible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle étant formelle à ce sujet.

À huit heures du soir, Fleur-de-Marie s’est agenouillée sur la pierre de cette église. Jusqu’à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure, succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle a longuement et silencieusement pleuré, elle s’est évanouie. Deux religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partagé sa veillée, vinrent la relever et la transportèrent dans sa cellule.

David fut à l’instant prévenu. Murph monta en voiture, accourut me chercher. Je volai au couvent; je fus reçu par la princesse Juliane. Elle me dit que David craignait que ma vue ne fît une trop vive impression sur ma fille; que son évanouissement, dont elle était revenue, ne présentait rien de très-alarmant, ayant été causé seulement par une grande faiblesse.

D’abord une horrible pensée me vint. Je crus qu’on voulait me cacher quelque grand malheur, ou du moins me préparer à l’apprendre; mais la supérieure me dit: «Je vous l’affirme, monseigneur, la princesse Amélie est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait prendre a ranimé ses forces.»

Je ne pouvais douter de ce que m’affirmait l’abbesse; je la crus, et j’attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.

Au bout d’un quart d’heure d’angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans l’église, en consentant seulement à s’agenouiller sur un coussin. Et, comme je me révoltais et m’indignais de ce que la supérieure et lui eussent accédé à son désir, ajoutant que je m’y opposais formellement, il me répondit qu’il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma fille dans un moment où elle était sous l’influence d’une vive émotion nerveuse, et que d’ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane que la pauvre enfant quitterait l’église à l’heure des matines pour prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie.