Elle avait dit ça un jour à une vague copine du lycée : la fille l'avait regardée, visiblement piquée d'intérêt.
— Ah oui ? C'est qui ce mec ?
Jane aurait voulu rire, mais la fille en question ne riait pas.
Fresno, élue plusieurs fois par les magazines la « ville la plus bête d'Amérique », autant dire du monde.
Ses parents n'avaient pas l'argent pour l'envoyer étudier à Berkeley ; Jane savait qu'elle devrait se débrouiller seule. Rien que de très normal ici, et puis les choses s'étaient précipitées…
Jane avait grandi tout à coup deux ans plus tôt, déliant un corps jusqu'alors explosif — on se faisait tellement chier à Fresno qu'elle avait pratiqué divers sports de manière intensive. Connue comme une sorte de garçon manqué avec ses éternels shorts XXL, ses tennis et ses cheveux lisses tirés en queue-de-cheval, Jane était devenue un animal féminin de première catégorie, toute châtain et grâce dehors. Rien d'ostentatoire, mais le genre de beauté à attiser les jalousies — un cancer si commun qu'il était entré dans les mœurs.
À Fresno, la jalousie se manifestait par des remarques acerbes (« pour qui elle se prend ?! ») qui cachaient mal une amertume féroce. Personne ici ne serait à la hauteur de ses rêves, et Jane était aux premières loges pour le savoir : elle n'était pas pour eux, voilà tout.
Jane et ses copains de promo avaient fêté l'obtention de leurs premiers diplômes chez le fils Carlyle, le géant du surgelé qui possédait une usine dans une des zones industrielles de la ville. La famille Carlyle habitait une propriété dans les faubourgs huppés de Fresno, avec une piscine en forme d'ogive (était-ce en rapport avec ce qu'on pouvait lire sur ses camions frigorifiques, « Carlyle supports our troops », et le visage souriant du patriarche ?), un jardin ombragé courant sur plus d'un hectare et un employé de maison vêtu de blanc qui s'occuperait de tout en l'absence des parents.
Bobby Carlyle avait invité les petits chanceux qui partageaient sa promotion, une soixantaine de jeunes fraîchement diplômés ou affiliés, et la fête était vite devenue un joyeux bordel.
Jane sortait avec un garçon de la bande, James Carver, qui aimait jouer les leaders sur et en dehors des terrains de sport où il excellait. Jane n'avait pas couché avec lui, ni d'ailleurs avec personne. Elle avait laissé Carver la peloter sous toutes les coutures, mais ils s'étaient arrêtés là, ne voulant pas faire ça sur le siège d'une voiture — pas la première fois en tout cas —, ni dans sa chambre quand il leur arrivait de s'y enfermer, de crainte que ses parents entrent… D'un an son aîné, Carver comprenait. Il n'irait pas voir d'autres filles, promis. Et puis ils avaient le temps.
La fête battait son plein, l'air était doux, le ciel californien. Comme tout le monde Jane avait bu, il y avait de la musique et des rires, des déclarations d'amitié surévaluées ; après l'été, chacun partirait de son côté, selon la géographie et les spécialités on ne se croiserait peut-être jamais plus. L'alcool aidant, ils avaient le sentiment de basculer côté adulte et qu'au fond c'était carrément excitant : on se serrait dans les bras, on buvait encore, pour fêter ce grand moment juvénile. Carver passait de sa bande à Jane, qui papillonnait, l'embrassait au passage.
Il était minuit passé quand il prit Jane par la main.
— Hey ! glissa-t-il à son oreille, il y a un chouette jardin dans la propriété… Viens !
Il la tirait doucement, comme une invitation, si bien que Jane ne résista pas. Ils s'embrassèrent au bord de la piscine sous les reflets d'eau turquoise, ivres sans doute. Jane était bien. La vraie vie commençait, un tapis d'étoiles s'étendait sous ses yeux, témoins d'un monde bien réel.
— Oh, y a des endroits pour ça ! les apostropha un type éméché dans leur dos.
— Ha ! ha ! ha ! commentait son compère.
Ils étaient deux, une bouteille de vodka à la main, ricanant de leurs blagues. Carver hocha la tête à l'encontre des jeunes avinés, lança un clin d'œil à Jane.
— Viens…
Il l'entraîna vers le jardin de la propriété et les arbres fruitiers qui se dispersaient dans le noir. La musique devint une rumeur sourde tandis que Carver la guidait vers les fourrés. Ils s'arrêtèrent à l'ombre de la lune et s'embrassèrent encore. Jane portait une robe et des escarpins ; Carver passa sa main sur sa poitrine, la malaxa énergiquement, pressa sa jolie croupe contre lui et empoigna ses fesses. Jane le laissa faire, excitée, anxieuse.
— Viens… Viens…
La voix de Carver n'était qu'un souffle. Il l'allongea sur l'herbe. Sa main très vite fila sous sa culotte, frotta son pubis, son clitoris. Jane se rétracta un instant, puis le laissa faire. Après tout, il était l'heure de grandir… Son cœur de jeune femme battait à tout rompre. Il faisait nuit derrière les fourrés, Carver bandait contre sa cuisse, l'embrassait en soufflant, un doigt cherchant à s'immiscer entre les lèvres de son sexe. Elles n'étaient pas humides, pas encore, mais c'était bon.
— Pas trop vite, chuchota-t-elle : pas trop vite…
Jane entendit alors un pouffement de rire, quelque part sur sa droite. L'effet d'une piqûre de guêpe : elle redressa aussitôt la tête, scruta l'obscurité et ne vit rien dans les fourrés trop épais.
— Tu as entendu ?! souffla-t-elle.
— Quoi ?
— Ho ! Ne me dis pas que tu n'as rien entendu !
— Quoi ? s'irrita Carver. Y a rien : allez viens !
— Non… Non, répéta Jane. Il y a quelqu'un, là…
— Tu fais chier, allez viens, dit-il en la tirant par le poignet.
— Lâche-moi, je te dis qu'il y a quelqu'un !
Mais Carver aussi avait bu, il ne voulait rien savoir : il la maintint de force allongée, immobilisa ses bras et colla sa grosse main sur sa bouche :
— Maintenant tu la boucles et on reprend tout à zéro.
— Va te faire foutre ! siffla Jane entre les doigts de son amant.
Un nouveau rire éclata, puis un autre. Démasqué, Carver appela ses copains à la rescousse, ces chiens qui guettaient le coït de la pucelle depuis les buissons.
— Aidez-moi à la tenir !
Il était son petit copain, non ? Il allait la baiser, depuis le temps qu'ils attendaient, elle allait aimer ça, c'était juste une question de laisser-aller, détends-toi baby, même qu'après elle lui dirait merci.
Jane se débattit mais elle ne faisait pas le poids, et ce n'était pas ses cris étouffés sous leurs poignes qui allaient alerter les autres.
Carver lui avait arraché la culotte, l'avait déflorée en quelques coups de boutoir, grogné à son visage grimaçant des insanités qui s'étaient perdues sous les rires imbéciles de ses acolytes, et avait joui dans la foulée.
Une minute trente.
Jane ne songeait pas à la durée du supplice : la musique de la fête avait disparu, le reste de la bande se tenait incliné sous les étoiles mortes, quatre mâles fiers de l'être dont l'un commença à se défroquer.
Carver lut-il le hurlement qui se dessinait sur le visage de Jane ? Eut-il peur des représailles ?
— Ho ! grogna-t-il à l'attention de ses copains. Rangez tout de suite votre artillerie, les gars, c'est ma gonzesse : compris ?
Jane profita du moment de flottement pour ramener sa robe entre ses cuisses, roula sur le flanc comme si cette position pouvait l'épargner. Carver rebouclait son ceinturon, la queue molle.
— Allez les gars, on se casse ! (Il leur tapa sur l'épaule pour qu'ils se bougent.) Allez !
On bougonna pour la forme, un regard partagé vers la pucelle à terre. Dommage, ouais.
Carver était reparti vers la fête avec sa bande.
Jane avait attendu qu'ils disparaissent derrière les arbres pour pleurer. Peur, humiliation, rage : où commençait, où s'arrêtait le pire ? On lui avait fait payer sa différence, cher.