Ils savent tous les deux qu’il n’enverra aucun agent, qu’il reviendra lui-même, et qu’elle l’espère aussi.
L’autocar de Vernon tourne rue Claude-Monet et se dirige vers l’église, dans la portion du village où le flux de touristes est moins dense. Si l’on peut dire… J’adore traverser ainsi le village en car, assise à l’avant devant un écran panoramique qui défile. Je dépasse les galeries de peinture Demarez et Kandy, l’agence Immo-Prestige, la chambre d’hôtes du Clos-Fleuri, l’hôtel Baudy. L’autocar rattrape un groupe d’enfants qui marchent dans la rue, cartable sur le dos. Les gosses se poussent sur le côté au coup de klaxon de la chauffeuse, en écrasant sans scrupules roses trémières et iris. Deux autres gamins courent, un peu plus loin, et détalent dans le champ en face de l’hôtel Baudy. Je les reconnais, ils sont toujours ensemble, ces deux-là. Paul et Fanette. J’aperçois aussi Neptune, il court à côté d’eux, dans le foin. Ce chien ne lâche pas les gosses, surtout Fanette, la gamine aux couettes.
Je vais vous dire, je deviens gâteuse, je crois. Je me fais un sang d’encre pour mon vieux chien alors qu’il se débrouille très bien sans moi avec les gamins du village.
Tout au bout de la rue, je repère le prochain arrêt du car. Je ne peux pas m’empêcher de soupirer. C’est l’exode ! Plus d’une vingtaine de passagers attendent, équipés de valises à roulettes, de sacs à dos, de duvets et, bien entendu, de grandes toiles encadrées dans du papier kraft.
Fanette tient la main de Paul. Ils sont cachés derrière la botte de foin, dans le grand champ qui sépare le chemin du Roy de la rue Claude-Monet, à la hauteur de l’hôtel Baudy.
— Chut, Neptune. Dégage ! Tu vas nous faire repérer…
Le chien regarde les deux enfants de onze ans et ne comprend pas. Il a de la paille plein les poils.
— Va-t’en ! Idiot !
Paul rigole franchement. Sa large chemise est ouverte. Il a jeté son sac d’école à côté de lui.
J’aime bien le rire de Paul, pense Fanette.
— Les voilà ! s’exclame soudain la fillette. Au bout de la rue ! Viens…
Ils détalent. Paul a tout juste le temps d’attraper son sac. Leurs pas résonnent dans la rue Claude-Monet.
— Paul, plus vite ! crie encore Fanette en attrapant la main du garçon.
Ses couettes volent dans le vent.
— Là !
Elle tourne brusquement à la hauteur de l’église Sainte-Radegonde, grimpe sans ralentir l’allée de gravier, puis se couche derrière l’épaisse haie verte. Cette fois-ci, Neptune ne les a pas suivis, il renifle le fossé de l’autre côté de la route et urine sur les maisons basses. À cause de la pente du coteau, on dirait presque qu’elles sont enterrées. Paul étouffe un fou rire.
— Chut, Paul. Ils ne vont pas tarder à passer. Toi aussi, tu vas nous faire repérer.
Paul se recule un peu. Il s’assoit sur la tombe blanche derrière lui. Une fesse sur la plaque dédiée à Claude Monet, une autre sur celle dédiée à sa seconde femme, Alice.
— Fais gaffe, Paul ! T’assois pas sur la tombe de Monet…
— Désolé…
— Pas grave !
J’aime trop Paul aussi, quand je le dispute et qu’il s’excuse en faisant son timide.
Alors que Fanette pouffe à son tour, Paul s’avance, sans parvenir à éviter de prendre appui sur les autres plaques du caveau, celles des autres membres de la famille Monet.
Fanette guette à travers les branches. Elle entend des pas.
Ce sont eux !
Camille, Vincent et Mary.
Vincent arrive le premier. Il scrute les alentours avec une concentration d’Indien. Il observe Neptune d’un air méfiant, puis crie :
— Faaanette ! T’es ooùùù ?
Paul pouffe encore. Fanette pose sa main sur sa bouche.
Camille parvient à son tour à la hauteur de l’église. Il est plus petit que Vincent. Ses bras potelés et son ventre débordent de sa chemise ouverte. Essoufflé. Le petit gros de la bande, comme il y en a toujours un.
— Tu les as vus ?
— Non ! Ils ont dû aller plus loin…
Les deux garçons continuent leur route. Vincent crie, plus fort encore :
— Faaanette ! T’es ooùùù ?
La voix stridente de Mary résonne un peu plus loin :
— Vous pourriez m’attendre !
Camille et Vincent sont déjà partis depuis près d’une minute lorsque Mary s’arrête à l’église. La fillette est plutôt grande pour sa dizaine d’années. Ses yeux pleurent sous ses lunettes.
— Les garçons, attendez-moi ! On s’en fout de Fanette ! Attendez-moi !
Elle tourne la tête vers les tombes, Fanette en un réflexe se couche sur Paul. Mary n’a rien vu, elle finit par continuer tout droit, rue Claude-Monet, traînant de rage ses sandalettes sur le goudron.
Ouf…
Fanette se relève, tout sourire. Elle resserre ses couettes. Paul donne des pichenettes aux gravillons tombés sur son pantalon.
— Pourquoi tu ne veux pas les voir ? demande le garçon.
— Ils m’énervent ! Ils ne t’énervent pas, toi ?
— Bah. Si, un peu…
— Ah… Tu vois. Attends. Camille, il n’arrête pas de ramener sa science, « Et patati, et patata, je suis le premier de la classe, écoutez-moi »… Vincent, c’est encore pire, ras-le-bol qu’il me colle autant ! Lourd, lourd, lourd ! Il me laisse pas un mètre pour respirer. Quant à Mary, je ne te fais pas un dessin. À part chialer, fayoter avec la maîtresse et dire du mal de moi…
— Elle est jalouse, dit doucement Paul. Et moi ? Je ne te colle pas trop, moi ?
Fanette lui chatouille la joue avec une feuille de buis.
Toi, Paul, c’est pas pareil. Je ne sais pas pourquoi, mais ce n’est pas pareil.
— Idiot. Tu sais bien que c’est toi que je préfère. Pour toujours…
Paul ferme ses paupières, goûte le plaisir. Fanette ajoute :
— D’habitude, au moins. Mais pas aujourd’hui !
Elle se relève et vérifie si le terrain est libre. Paul roule des yeux.
— Quoi ? Tu me lâches, moi aussi ?
— Ouais. J’ai mon rendez-vous. Top secret !
— Avec qui ?
— Top secret, je te dis ! Tu ne me suis pas, hein. Y a que Neptune qui a le droit…
Paul tortille ses doigts, ses mains, ses bras, comme s’il cherchait à dissimuler une peur intense.
C’est à cause de ce meurtre. Tout le monde ne parle que de ça dans le village depuis ce matin ! Les flics se baladent dans les rues. Comme s’il y avait du danger aussi pour nous…
Fanette insiste :
— Promis ?
Paul le regrette mais il le jure :
— Promis !
- TROISIÈME JOUR -
15 mai 2010
(Hôpital de Vernon)
Raisonnement
Le réveil fluorescent au-dessus du lit indique 1 h 32. Je n’arrive pas à dormir. La dernière infirmière que j’ai vue est passée depuis plus d’une heure, maintenant. Elle doit croire que je dors. Dormir. Vous voulez rire ! Comment dormir dans des fauteuils aussi inconfortables ?
J’observe le goutte-à-goutte qui tombe de la poire molle. Ils peuvent le maintenir combien de temps comme cela encore, sous perfusion.
Des jours ? Des mois ? Des années ?
Lui non plus ne dort pas. Il a perdu l’usage de la parole hier, du moins c’est ce qu’ont dit les médecins. Il ne peut pas non plus bouger ses muscles, mais il garde les yeux ouverts. Selon les infirmières, il comprend tout. Elles me l’ont répété cent fois, si je lui parle, si je lui fais la lecture, il m’entendra : « C’est important pour le moral de votre mari. »