Il y a une pile de revues sur la table de nuit. Quand les infirmières sont là, je fais vaguement semblant de lire à haute voix. Mais aussitôt qu’elles sortent je me tais.
Puisque soi-disant il comprend tout, il comprendra…
Je regarde à nouveau le goutte-à-goutte. Elles servent à quoi, ces perfusions ? Les infirmières m’ont expliqué qu’elles le maintenaient en vie, mais j’ai oublié les détails.
Les minutes passent. Je m’inquiète pour Neptune, aussi. Mon pauvre chien tout seul à Giverny. Je ne vais tout de même pas rester là toute la nuit.
Les infirmières étaient pessimistes. Il n’a pas dû cligner de l’œil depuis dix minutes. Il continue de me dévisager fixement. Ça me rend folle.
2 h 12.
Une infirmière est repassée. Elle m’a dit d’essayer de dormir. J’ai fait semblant de l’écouter.
J’ai pris ma décision.
J’attends encore un peu, j’écoute, pour être certaine qu’il n’y a aucun bruit dans le couloir. Je me lève. J’attends encore puis, les doigts tremblants, je débranche les perfusions. Une à une. Il y en a trois.
Il me regarde avec des yeux fous. Il a compris. Ce coup-là, au moins, c’est certain, il a compris.
Il s’attendait à quoi ?
J’attends.
Combien de temps ? Quinze minute ? Trente minutes ? J’ai pris une revue sur la chaise. Normandie Magazine. Ils évoquent la grande opération de rassemblement de tableaux, cet été, « Normandie impressionniste ». Tout le monde ne parlera que de cela dans le coin à partir du mois de juin. Je lis, ostensiblement. En silence ! Comme si je m’en foutais, qu’il crève, à côté. D’ailleurs, c’est le cas.
De temps en temps, je l’observe par-dessus le journal.
Il me dévisage avec des yeux exorbités. Je le fixe quelques instants, puis je me replonge dans ma lecture. Son visage se déforme un peu plus à chaque fois. C’est assez horrible, vous pouvez me croire.
Vers 3 heures du matin, j’ai l’impression qu’il est vraiment mort. Les yeux de mon mari sont toujours ouverts, mais figés.
Je me lève, je commence à rebrancher les goutte-à-goutte, comme si de rien n’était. Et puis non, à bien y réfléchir, je les débranche à nouveau. Je tire la sonnette d’alarme.
L’infirmière accourt. Professionnelle.
Je prends un air paniqué. Pas trop, tout de même. J’explique que je m’étais endormie, que je l’ai trouvé comme ça, quand je me suis réveillée, en sursaut.
L’infirmière détaille les tubes décrochés. Elle a l’air embêtée, comme si c’était de sa faute.
J’espère qu’elle n’aura pas d’ennuis. Ce n’est pas moi qui lui ferai des histoires, en tout cas !
Elle court chercher un médecin.
Je ressens un sentiment bizarre. Entre colère, encore, et liberté.
Et ce doute.
Que faire maintenant ?
Aller tout raconter à la police ou continuer à jouer les souris noires dans les ruelles de Giverny ?
Les cinq photographies sont étalées sur le bureau du commissariat. Laurenç Sérénac tient une enveloppe de papier kraft marron entre ses mains.
— Nom de Dieu, fait Sylvio Bénavides, qui a bien pu envoyer ça ?
— On ne sait pas… On a trouvé l’enveloppe au courrier de ce matin. Elle a été postée d’une boîte à lettres à Vernon. Hier soir.
— Juste des photos. Il n’y avait aucune lettre, aucun mot, rien ?
— Aucune explication, non. Mais c’est on ne peut plus limpide. Nous avons affaire à une sorte de compilation des maîtresses de Jérôme Morval. Un best of… Je t’en prie, Sylvio, jette un œil, moi j’ai déjà eu le temps d’admirer…
Sylvio Bénavides hausse les épaules puis se penche sur les cinq clichés : Jérôme Morval est présent sur chaque photographie, mais il est à chaque fois accompagné d’une femme différente… Aucune n’est la sienne. Jérôme Morval derrière un bureau, appuyé sur les genoux d’une fille qu’il embrasse à pleine bouche et qui pourrait bien être une secrétaire de son cabinet. Jérôme Morval sur un divan de discothèque, la main sur le sein d’une fille en robe à paillettes. Jérôme Morval torse nu, allongé à côté d’une fille à la peau blanche, sur une plage de sable dont le décor derrière rappelle l’Irlande. Jérôme Morval debout dans un salon décoré de peintures qui ressemble au sien, pendant qu’une fille en jupe, à genoux, tourne le dos au photographe, mais pas à l’ophtalmologue. Jérôme Morval qui marche sur un chemin de terre, au-dessus de Giverny, on reconnaît le clocher de l’église Sainte-Radegonde… main dans la main avec Stéphanie Dupain.
Sylvio Bénavides siffle.
— Rien à dire. Du travail de pro !
Sérénac sourit.
— Je trouve aussi. Il assurait sacrément, l’ophtalmo, et pourtant, il n’avait pas un physique de jeune premier…
Bénavides, décontenancé, regarde un instant son patron, puis précise :
— Je ne parlais pas de Morval, je parlais de celui qui a pris les clichés !
Sérénac lui lance un clin d’œil.
— T’es incroyable, Sylvio. Tu marches à tous les coups ! Allez, désolé, continue…
Bénavides rougit et continue en bafouillant :
— Je… je voulais dire, patron, que sans aucun doute, c’est un boulot de détective privé professionnel. À priori, je dirais que les photos, au moins celles prises dans le bureau et dans le salon, l’ont été à travers une fenêtre, avec un zoom que même un paparazzi standard doit avoir du mal à s’offrir.
Sérénac détaille à nouveau les clichés. Il force un peu sur une grimace coquine.
— Mouais. Je ne te trouve pas bien difficile. Les photos d’intérieur sont floues, non ? Cela dit, je ne vais pas critiquer, c’est plutôt cool comme boulot, non ? Visiblement, Morval choisissait des filles ravissantes. C’est ce que j’aurais dû faire, tiens, détective privé, plutôt que flic.
Sylvio ne relève pas.
— À votre avis, demande-t-il, qui, à part sa femme, aurait pu commander ces clichés ?
— Je ne sais pas. On interrogera Patricia Morval, mais lorsque je l’ai rencontrée, elle n’a pas été particulièrement bavarde en ce qui concerne les infidélités de son mari. Et j’ai surtout l’impression que dans cette affaire il va falloir se méfier des évidences.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Eh bien, par exemple, Sylvio, je pense que tu as remarqué que la nature de ces cinq photos est très différente. Dans certaines, celle de la discothèque, celle du salon, celle du bureau, aucun doute, ce sacré Morval couche avec les filles…
Bénavides fronce les sourcils.
— Bon, d’accord, ajoute Sérénac, je vais peut-être un peu vite en besogne. On va dire que Morval est suffisamment intime avec elles pour leur caresser la poitrine ou se faire offrir une gâterie. Mais si tu prends la photo de la plage ou surtout celle au-dessus de Giverny, rien ne dit que ces filles soient les maîtresses de Morval.
— La dernière, glisse Bénavides, c’est aussi la seule fille qu’on connaisse. C’est Stéphanie Dupain, l’institutrice du village, je ne me trompe pas ?
Sérénac confirme de la tête. Sylvio continue :
— Par contre, patron, je ne vois pas où vous voulez en venir avec votre histoire de hit-parade des histoires de cul de Morval. Tromper, c’est tromper, non ?
— Je vais te dire où je veux en venir. Je n’aime pas, mais pas du tout, recevoir des cadeaux anonymes. J’aime encore moins orienter une enquête criminelle à partir des envois d’un corbeau. Tu comprends, je suis un grand garçon, je n’apprécie pas trop que quelqu’un qui ne se montre pas me souffle où je dois chercher.