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Pas sûr, pense Sérénac. Les gens sont tellement stressés ici… Pas que dans la police. Partout ! Encore pire ici, à Vernon, cette grande banlieue parisienne maquillée en Normandie. Il connaît la carte de sa circonscription, la frontière avec l’Île-de-France passe à Giverny, à quelques centaines de mètres de là, de l’autre côté du cours principal de la rivière. Mais ici, on est normand, pas parisien. Et on y tient. Une sorte de snobisme. Un type lui a dit sérieusement que la frontière de l’Epte, ce petit ruisseau ridicule, entre la France et le royaume anglo-normand, au cours de l’histoire, a fait plus de morts que la Meuse ou le Rhin…

Les cons !

— Inspecteur…

— Appelle-moi Laurenç, bordel… Je t’ai déjà dit…

Sylvio Bénavides hésite. L’inspecteur Sérénac lui lance ça devant les agents Louvel et Maury, une quinzaine de badauds et un cadavre qui baigne dans son sang. Comme si c’était le moment de discuter sur le tutoiement.

— Heu. Oui. Heu, bon, patron… Je crois qu’il va falloir avancer sur des œufs… Je n’ai pas eu de mal à identifier la victime. Tout le monde la connaît, ici. C’est une huile, à ce qu’il paraît. Jérôme Morval. Un chirurgien ophtalmologue connu, son cabinet est situé avenue Prudhon à Paris, dans le XVIe. Il habite l’une des plus belles maisons du village, 71 rue Claude-Monet.

— Il habitait… précise Sérénac.

Sylvio encaisse. Il traîne la figure d’un type qui aurait tiré la conscription pour le front russe. D’un fonctionnaire muté chez les chtis… D’un flic nommé en Normandie… L’image fait sourire Sérénac. C’est lui, pas son adjoint, qui devrait faire la gueule.

— OK, Sylvio, fait Sérénac. Bon boulot. Pas la peine de stresser pour l’instant. On affinera le CV plus tard…

Sérénac décroche le ruban orange.

— Ludo, c’est bon pour les empreintes ? On peut approcher sans mettre les patins ?

Ludovic Maury confirme. Le policier s’éloigne en portant diverses moulures de plâtre pendant que l’inspecteur Sérénac enfonce ses pieds dans la boue des berges du ruisseau. Il s’accroche d’une main à la branche de frêne la plus proche et de l’autre désigne le corps inerte.

— Approche, Sylvio. Regarde. Tu ne le trouves pas curieux, le mode opératoire de ce crime ?

Bénavides s’avance. Louvel et Maury se retournent également, comme s’ils assistaient à l’examen d’admission de leur supérieur hiérarchique.

— Les garçons, observez la plaie, là, à travers la veste. Visiblement, Morval a été tué par une arme tranchante. Un couteau ou quelque chose de ressemblant. Plein cœur. Sang sec. Même sans l’avis des légistes, on peut émettre l’hypothèse que c’est la cause de la mort. Sauf que si on détaille les traces dans la boue, on s’aperçoit que le corps a été traîné sur quelques mètres jusqu’au bord de l’eau. Pourquoi se donner cette peine ? Pourquoi déplacer un cadavre ? Ensuite, le meurtrier a attrapé une pierre, ou un autre objet lourd de même taille, et s’est donné la peine de lui écraser le haut du crâne et la tempe. Là, encore, pour quelle fichue raison ?

Louvel lève presque une main timide.

— Morval n’était peut-être pas mort ?

— Mouais, fait la voix chantante de Sérénac. Vu la taille de la plaie au cœur, je n’y crois pas beaucoup… Et si Morval vivait encore, pourquoi ne pas planter un second coup de couteau sur place ? Pourquoi le transporter, puis lui défoncer le crâne ?

Sylvio Bénavides ne dit rien. Ludovic Maury observe le site. Il y a une pierre au bord du ru, de la taille d’un gros ballon de football, couverte de sang. Il a prélevé à sa surface tous les échantillons possibles. Il tente une réponse :

— Parce qu’il avait une pierre à proximité. Il a pris l’arme qu’il avait sous la main…

Les yeux de Sérénac brillent.

— Là, je ne suis pas d’accord avec toi, Ludo. Regardez bien la scène, les garçons. Il y a plus étrange encore. Regardez le ruisseau, sur vingt mètres. Qu’est-ce que vous voyez ?

L’inspecteur Bénavides et les deux agents suivent les berges des yeux, sans comprendre où Sérénac veut en venir.

— Il n’y a aucune autre pierre ! triomphe Sérénac. On ne trouve pas une seule autre pierre sur toute la longueur de la rivière. Et si on l’observe d’un peu près, cette pierre, il ne fait aucun doute qu’elle a été transportée, elle aussi. Pas de terre sèche collée à la roche, l’herbe écrasée sous elle est fraîche… Qu’est-ce qu’elle fiche là, alors, cette pierre providentielle ? L’assassin l’a apportée là, elle aussi, ça crève les yeux…

L’agent Louvel tente de faire reculer les Givernois vers la rive droite du ru, devant le pont, côté village. Le public ne semble pas déranger Sérénac.

— Les garçons, continue l’inspecteur, si je résume, nous sommes face au cas de figure suivant : Jérôme Morval est poignardé sur le chemin, un coup sans doute mortel. Puis son assassin le traîne jusqu’à la rivière. Six mètres plus loin. Ensuite, comme c’est un perfectionniste, il va dénicher une pierre dans les environs, un truc qui doit peser pas loin de vingt kilos, et revient écraser la cervelle de Morval… Et ce n’est pas encore fini… Observez la position du corps dans le ruisseau : la tête est presque entièrement noyée. Elle vous semble naturelle, cette position ?

— Vous venez de le dire, patron, répond Maury, presque agacé. L’assassin a frappé Morval avec la pierre, au bord de l’eau. Puis la victime glisse jusqu’au ruisseau…

— Comme par hasard, ironise l’inspecteur Sérénac. Un coup sur le crâne et la tête de Morval se retrouve au fond de l’eau… Non, les gars, je suis prêt à prendre les paris avec vous. Prenez la pierre et ratatinez la cervelle de Morval. Là, sur la berge. Pas une fois sur mille la tête du cadavre ne se retrouvera au fond de l’eau, impeccablement immergée dans dix centimètres de profondeur… Messieurs, je crois que la solution est bien plus simple. On a affaire, en quelque sorte, à un triple meurtre sur la même personne. Un, je te bute. Deux, je te fracasse la tête. Trois, je te noie dans l’eau…

Un rictus s’accroche à ses lèvres.

— On a affaire à un motivé. Un obstiné. Très très en colère contre Jérôme Morval.

Laurenç Sérénac se retourne vers Sylvio Bénavides en souriant.

— Vouloir le tuer trois fois, c’est pas très sympa pour notre ophtalmo, mais à la limite, ça vaut mieux que tuer une fois trois personnes différentes, non ?

Sérénac cligne de l’œil vers un inspecteur Bénavides de plus en plus gêné.

— Je ne voudrais pas semer la panique dans le village, continue-t-il, mais rien dans cette scène de crime ne me semble être dû au hasard. Je ne sais pas pourquoi, on dirait presque une composition, un tableau mis en scène. Comme si chaque détail avait été choisi. Ce lieu précis, à Giverny. Le déroulement des événements. Le couteau, la pierre, la noyade…

— Une vengeance ? suggère Bénavides. Une sorte de rituel ? C’est ce que vous pensez ?

— J’en sais rien, répond Sérénac. On verra bien… Pour l’instant, ça semble n’avoir aucun sens, mais ce qui est certain, c’est que cela en a un pour l’assassin…

Louvel repousse mollement les badauds sur le pont. Sylvio Bénavides demeure toujours muet, concentré, comme s’il cherchait à faire le tri dans le flot de paroles de Sérénac, entre le bon sens et la provocation.

Soudain, une ombre brune surgit du bosquet de peupliers de la prairie, passe sous le ruban orange et piétine la boue des berges. L’agent Maury tente sans succès de la retenir.