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— La maîtresse nous a parlé d’un concours, maman. Un concours de peinture…

C’est la maîtresse ! Elle peut rien dire. D’ailleurs, elle dit rien, elle regarde son navet !

Fanette se tient bien droite et continue :

— James m’a d… Enfin, tout le monde dit que je peux le gagner. Que j’ai mes chances, si je travaille.

— On gagne quoi ?

Le navet va lui tomber des mains, à tous les coups…

— Des cours dans une école de peinture, à New York…

— Quoi ?

Le navet a pris un coup de couteau en plein cœur. Il ne s’en remettra pas…

— C’est quoi encore, Fanette, cette histoire de concours ?

— Ou peut-être Tokyo. Saint-Pétersbourg. Canberra.

Je suis sûre qu’elle ne sait même pas où c’est, mais ça lui fait peur quand même…

— Y a aussi des dollars à gagner… Plein !

Maman soupire. Elle décapite un second navet.

— Si ta maîtresse continue de vous mettre des idées comme ça dans la tête, je vais aller la voir, moi…

Je m’en fiche, je le ferai quand même, le concours…

— Et ton James aussi, je voudrais bien lui causer.

D’un geste énergique, la mère de Fanette fait glisser les légumes de la planche de travail à l’évier. Les carottes et les navets plongent en éclaboussant sa blouse bleue. La mère de Fanette se baisse pour hisser sur la planche un sac de pommes de terre.

Elle ne me demande même pas de l’aider. C’est pas bon signe, ça. Elle bredouille des mots que je ne comprends pas, je suis obligée de lui faire répéter, plus fort.

— Tu veux me quitter, Fanette. C’est cela ?

Et c’est parti…

J’explose ! J’explose dans ma tête, personne d’autre que moi ne peut le voir, mais j’explose ! Je le jure ! Maman, je veux bien faire la vaisselle. Je veux bien ranger les couverts. Je veux bien passer une éponge sur la table. Je veux bien passer le torchon, partout. Je veux bien aller chercher le balai, le passer, le ranger. Je veux bien faire tout ce qu’une petite fille doit faire, je veux bien tout faire, sans me plaindre, sans pleurer, je veux bien tout. Tout. À condition qu’on me laisse peindre. Je veux juste qu’on me laisse peindre.

C’est trop demander, ça ?

Maman me regarde toujours d’un air méfiant. Elle est jamais contente quand je fais rien et elle me regarde toujours bizarrement quand j’en fais trop. C’est New York, je crois, qu’elle a pas digéré, et les autres villes aussi, surtout quand je lui ai expliqué, le Japon, la Russie, l’Australie, tout ça en même temps !

— Trois semaines d’école de peinture, maman ? Trois semaines, c’est pas long. C’est rien.

Elle m’a regardée comme si j’étais folle.

Là depuis qu’on a fini de manger, elle ne dit plus rien. Elle rumine. C’est mauvais signe quand elle rumine. Jamais je ne l’ai vue ruminer et me dire ensuite quelque chose qui me fasse plaisir.

La mère de Fanette se lève au moment où sa fille est occupée à ranger les torchons, bien à plat sur le fil, avec des pinces, pas balancés en bouchon comme d’habitude. Elle glace la pièce :

— J’ai pris ma décision, Fanette. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire de concours de peinture, de peintre américain ni de rien d’autre. C’est terminé, ces histoires. J’irai en parler à la maîtresse.

Je ne dis rien. Je ne pleure même pas. Je laisse juste la colère monter en moi, bouillir. Je sais pourquoi maman dit ça. Elle m’en a parlé mille fois.

Le grand couplet. En boucle, récité par cœur.

Le cantique des grands regrets.

« Ma petite fille, je ne veux pas que tu gâches ta vie comme moi. Moi aussi, quand j’avais ton âge, j’y ai cru, à toutes ces histoires. Moi aussi j’avais des rêves. Moi aussi j’étais jolie et les hommes me faisaient des promesses.

« Regarde ! Regarde aujourd’hui !

« Regarde les trous dans le toit, les murs moisis, l’humidité, la puanteur ; souviens-toi du froid sur les vitres cet hiver ; regarde mes mains, mes pauvres mains, ce que j’avais de plus élégant, des mains de fée, combien de fois je l’ai entendu, Fanette, quand j’avais ton âge, que j’avais des mains de fée.

« Des mains de fée qui lavent les chiottes des autres !

« Ne te laisse pas prendre comme moi, Fanette. Je ne les laisserai pas faire. Ne fais confiance à personne d’autre que moi, Fanette. À personne d’autre. Ni à ton James, ni à ta maîtresse, ni à n’importe qui d’autre. »

Je veux bien, maman. Je veux bien t’écouter. Je veux bien te faire confiance.

Mais faut tout me dire alors, maman. Tout. Même les choses dont on ne parle jamais. Même les choses qu’on n’a pas le droit de dire !

Donnant, donnant.

Fanette prend une éponge et nettoie longuement l’ardoise grise, celle où sa mère note la liste des légumes.

Elle attend un peu que ça sèche. Elle prend la craie blanche. Elle sait que sa mère regarde par-dessus son épaule. Elle écrit, d’une fine écriture ronde. Une écriture d’institutrice.

Qui est mon père ?

Puis, juste en dessous :

Qui ?

Elle entend sa mère pleurer dans son dos.

Pourquoi il est parti ?

Pourquoi on ne l’a pas suivi ?

Il reste un peu de place en bas de l’ardoise. Le bout de craie blanche crisse.

Qui ?

Qui ?

Qui ?

Qui ?

Fanette retourne son tableau, son « moulin de la sorcière ». Elle le pose sur une chaise, puis sans le moindre mot monte dans sa chambre. Elle entend sa mère pleurer, en bas. Comme toujours.

Pleurer, c’est pas une réponse, maman.

Fanette sait que demain, ce sera terminé, qu’elles ne reparleront plus de tout ça et que sa mère aura effacé l’ardoise.

Il est tard, maintenant.

Près de minuit, sans doute. Maman doit dormir depuis longtemps, elle commence ses ménages très tôt. Souvent, elle est déjà partie et revenue quand je me lève.

La fenêtre de ma chambre donne sur la rue du Château-d’Eau. La rue est très en pente, même de l’étage on est à peine à plus d’un mètre de la rue. Je pourrais sauter, si je voulais. Souvent le soir, à ma fenêtre, je parle à Vincent. Vincent traîne dans les rues tous les soirs. Ses parents s’en foutent. Paul, lui, n’a jamais le droit de sortir le soir.

Fanette pleure.

Vincent, dans la rue, me regarde sans trop savoir quoi faire. Je préférerais que ce soit Paul qui soit là. Paul, il me comprend. Paul, il sait me parler. Vincent, il m’écoute, c’est tout. Il ne sait faire que ça.

Je lui parle de mon père. Je sais juste que maman est tombée enceinte très jeune. Parfois, je crois que je suis la fille d’un peintre, d’un peintre américain, qu’il m’a juste laissé son talent, que maman posait toute nue pour lui, dans la nature, elle était belle, maman, très très belle, il y a des photos d’elle en bas dans un album. De moi aussi, bébé. Mais aucune de mon père.