Выбрать главу

Vincent écoute, il prend juste la main que Fanette laisse pendre le long du mur et la serre très fort.

Je continue de parler. Je raconte que je crois que mon père et maman se sont aimés comme des fous, un coup de foudre terrible, qu’ils étaient beaux tous les deux. Puis que mon père est reparti, ailleurs, et maman n’a pas su le retenir. Peut-être que maman ne savait pas qu’elle était enceinte ? Peut-être que maman ne savait même pas le nom de mon père. Peut-être tout simplement qu’elle l’aimait trop pour le retenir ; que mon père était quelqu’un de bien, de fidèle, qu’il serait resté, qu’il m’aurait élevée s’il avait su que j’existais, mais que maman l’aimait trop pour le mettre en cage en le lui disant.

C’est compliqué dans ma tête mais ça ne peut pas être autrement, Vincent. Hein ? Sinon, d’où me viendrait cette envie folle de peindre ? Cette envie de m’envoler ? Qui d’autre me les aurait donnés, les rêves qui remplissent ma tête.

Vincent serre la main de Fanette. La serre trop fort. La fichue gourmette qu’il porte toujours autour de son poignet est coincée entre leurs bras et s’enfonce dans la chair de la fillette, comme pour y imprimer son prénom gravé sur le bijou.

Parfois, d’autres soirs, j’observe les nuages qui cachent la lune et je me dis que mon père est un gros con de bourgeois chez qui maman fait les ménages. Que je le croise, rue Claude-Monet, que je ne sais pas qu’il est mon père, en vrai, mais que lui le sait. C’est juste un gros porc qui a baisé avec maman, qui l’a forcée à faire des trucs dégueulasses. Peut-être même qu’il file encore du fric en douce à maman. Des fois, quand je vois des types dans la rue qui me regardent de travers, ça me rend folle, ça me donne envie de vomir. C’est horrible. Mais ça, je ne le dis pas à Vincent.

Ce soir, les nuages laissent la lune tranquille.

— Mon père était quelqu’un de passage, fait Fanette.

— Ne t’inquiète pas, Fanette, répond Vincent. Je suis là.

— Quelqu’un de passage. Je suis comme lui. Je dois partir, je dois m’envoler.

Vincent serre sa main plus fort encore.

— Je suis là, Fanette. Je suis là. Je suis là…

À deux pas, dans la rue du Château-d’Eau, Neptune court après des papillons de nuit.

- HUITIÈME JOUR -

20 mai 2010

(Commissariat de Vernon)

Affrontement

- 30 -

L’inspecteur Laurenç Sérénac est hilare. De temps en temps, par la vitre, il jette un coup d’œil discret vers le plus grand bureau du commissariat de Vernon, la salle 101, celle qui sert le plus souvent aux interrogatoires. Jacques Dupain est assis et lui tourne le dos. Il tapote avec des doigts impatients sur son accoudoir. Sérénac se retire sur la pointe des pieds dans le couloir et chuchote à Sylvio Bénavides, sur un ton de conspirateur :

— On va le laisser mariner encore un peu…

Il tire son adjoint par la manche.

— Ce dont je suis le plus fier, continue-t-il, c’est ma mise en scène ! Attends, viens voir, Sylvio.

Ils s’avancent à nouveau dans le couloir et se dirigent vers la salle d’interrogatoire.

— Combien il y en a, Sylvio ?

Bénavides ne peut s’empêcher de sourire.

— Cent soixante et onze paires ! Maury en a apporté trois de plus il y a un quart d’heure.

Sérénac se redresse et détaille encore une fois le bureau 101. Dans la pièce où Jacques Dupain attend, les policiers ont stocké la totalité des paires de bottes récupérées depuis la veille dans le village de Giverny. Elles sont entreposées dans tous les coins de la salle, aussi bien sur les étagères que sur les tables, sur le rebord des fenêtres, sur les chaises, empilées par terre ou en équilibre les unes sur les autres. Le plastique brille de toutes les couleurs, du jaune fluorescent au rouge pompier, même si le classique vert kaki verni domine. Les bottes ont été triées selon leur usure, leur pointure, leur marque. Chacune porte un petit carton avec le nom de son propriétaire.

Sérénac ne masque pas une intense jubilation :

— T’as pris une photo, Sylvio, j’espère. J’adore ce genre de délire ! Rien de tel pour mettre un client en condition ! On dirait l’œuvre d’art d’un artiste contemporain. Toi et tes dix-sept barbecues dans ton jardin, tu devrais apprécier ce genre de collection, non ?

— Si… fait l’inspecteur Bénavides, qui ne se donne même pas la peine de relever la tête. C’est formidable, d’un point de vue esthétique. Du jamais-vu, on fera une expo. Par contre…

— T’es trop sérieux, Sylvio, coupe Sérénac.

— Je sais…

Bénavides compulse des feuilles, les trie.

— Je suis désolé, je dois être un peu trop flic. Ça vous intéresse, patron, l’enquête ?

— Oh là, t’as pas le sens de l’humour, toi, ce matin.

— Pour tout vous dire, je n’ai pas dormi de la nuit, ou presque. Je prenais trop de place dans le lit, d’après Béatrice. Il faut dire, elle est obligée de dormir sur le dos depuis trois mois. Du coup, j’ai fini dans le canapé.

Sérénac lui tape sur l’épaule.

— Allez, dans une semaine ou moins, ce sera terminé, tu seras papa. Vous serez deux à pas dormir ! Ta Béa et toi. Tu prends un café ? On va faire un point dans le salon ?

— Un thé !

— C’est vrai, je suis con. Sans sucre. T’as toujours pas décidé de me tutoyer ?

— On y pensera. Je vous assure, patron, je fais un gros travail sur moi-même.

Sérénac rit sans retenue.

— Je t’aime bien, Sylvio. Et en prime, je vais t’avouer, à toi tout seul, tu abats plus de renseignements que tout un commissariat du Tarn ! Parole d’Occitan !

— Vous ne croyez pas si bien dire. Encore une fois, j’ai bossé toute la nuit.

— Dans ton canapé ? Pendant que ta femme ronflait sur le dos ?

— Oui…

Bénavides se fend d’un franc sourire. Les deux policiers avancent dans le couloir, grimpent trois marches puis pénètrent dans une pièce de la taille d’un grand cagibi. Les dix mètres carrés du « salon » sont encombrés d’un mobilier hétéroclite : deux canapés fatigués recouverts d’un tissu orange à longues franges, un fauteuil mauve, une table en formica sur laquelle sont posées une cafetière, des tasses dépareillées et des cuillères oxydées, une ampoule faiblarde au plafond dans un abat-jour cylindrique de carton roussi. Sylvio s’effondre dans le fauteuil mauve pendant que Laurenç prépare café et thé.

— Patron, commence Sylvio, on commence par la grande expo, puisque cela semble vous tenir à cœur ?

Son supérieur lui tourne le dos. Bénavides consulte ses notes.

— À cette heure, cela nous fait donc cent soixante et onze paires de bottes, de la taille 35 à la taille 46. En dessous du 35, on n’a pas retenu. Sur ce total, nous avons dénombré quinze pêcheurs et vingt et un chasseurs avec permis. Dont Jacques Dupain. On compte aussi une trentaine de randonneurs licenciés. Par contre, comme vous le savez déjà, patron, aucune semelle de ces cent soixante et onze paires ne correspond à l’empreinte de plâtre que Maury a moulée devant le cadavre de Jérôme Morval.

Sérénac verse de l’eau dans la cafetière tout en répondant :

— On s’en doutait. L’assassin n’allait pas se désigner lui-même… Mais on peut dire à l’inverse que cela innocente cent soixante et onze Givernois…

— Si vous le dites…

— Et que Jacques Dupain ne fait pas partie de ces cent soixante et onze… On va le laisser encore un peu dans son jus. Pour le reste, on en est où ?