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L’inspecteur Bénavides déplie sa fameuse feuille à trois colonnes.

— T’es vraiment un maniaque, Sylvio…

— Je sais. Je construis cette enquête exactement comme j’ai construit ma terrasse ou ma véranda. Avec patience et précision…

— Et je suis sûr que chez toi ta Béatrice se fout autant de ta gueule que moi au bureau…

— Gagné… Mais n’empêche, elle est nickel, ma terrasse !

Sérénac soupire. L’eau bout.

— Allez, vas-y avec tes foutues colonnes…

— Elles se remplissent, petit à petit, à la verticale… Maîtresses, « Nymphéas », gosses…

— Et on aura résolu l’enquête quand on pourra tracer une belle flèche, bien horizontale, qui reliera tes trois colonnes. Le lien entre ces trois tubes complètement étanches pour l’instant… Sauf qu’en ce moment on patauge tellement que cent soixante et onze bottes risquent de ne pas nous suffire…

Bénavides bâille. Le fauteuil mauve semble l’avaler petit à petit.

— Alors, vas-y, Sylvio, je t’écoute. Les nouvelles de la nuit.

— Colonne un, l’ophtalmologiste et ses amantes. On commence à accumuler les témoignages, mais on n’a toujours rien qui puisse justifier un crime passionnel. Rien de neuf non plus sur la signification de ces fichus nombres au dos des photos. Je me torture les méninges, pourtant. Pour couronner le tout, aucune nouvelle d’Aline Malétras à Boston, et nous bloquons encore sur l’identification de l’inconnue de la cinquième photographie…

— La soubrette à genoux devant Morval dans le salon ?

— Excellente mémoire visuelle, patron. Sinon, j’ai essayé de classer les maris plus ou moins trompés par ordre de capacité à la jalousie. Jacques Dupain est sans conteste en tête de liste, sauf que paradoxalement nous n’avons aucune preuve tangible d’un adultère de sa femme. Vous avez avancé de votre côté, inspecteur ? Vous avez rencontré Stéphanie Dupain, hier ?

— Joker !

Sylvio Bénavides le regarde avec stupéfaction. Il trouble la digestion du fauteuil en essayant mollement de se redresser.

— Vous voulez dire quoi ?

— Joker. Point barre. Je ne vais pas te refaire le coup de ses yeux mauves qui me lancent des SOS, sinon, tu vas me dénoncer au juge d’instruction. Alors joker. Wait and see. Je gère ce segment de l’enquête de façon personnelle, si tu préfères. Mais je suis d’accord avec ton analyse. Nous n’avons aucune preuve d’adultère entre Jérôme Morval et Stéphanie Dupain, mais Jacques Dupain possède tout de même un solide profil de suspect numéro un. Allons, avançons, ta colonne deux : les « Nymphéas » ?

— Rien de neuf depuis notre entretien avec Amadou Kandy, hier. C’est vous qui deviez contacter la police de l’art ?

— OK. OK. Je vais le faire. Je vais les relancer, demain. Ah oui, je vais aussi passer faire un tour du côté des jardins de Claude Monet…

— Avec la classe de Stéphanie Dupain ?

La fumée de la cafetière s’élève au-dessus des cheveux hirsutes de Sérénac. L’inspecteur fixe son adjoint avec inquiétude.

— C’est dingue, tu es en permanence au courant de tout, Sylvio ! Tu nous as tous mis sur écoute et tu passes tes nuits à écouter les bandes ?

Bénavides bâille bruyamment.

— Pourquoi, c’est top secret, cette visite scolaire ?

Il se frotte les yeux.

— Demain, de mon côté, j’ai pris rendez-vous avec le conservateur du musée des Beaux-Arts, à Rouen.

— Pour quelle foutue raison ?

— Initiative et autonomie, c’est vous qui me l’avez recommandé, non ? Disons que je veux me faire mon idée personnelle sur cette histoire de tableaux de Monet et de « Nymphéas »…

— Tu sais, Sylvio, que si j’étais d’un naturel soupçonneux je pourrais prendre cela comme un manque de confiance envers ton supérieur hiérarchique direct ?

Les yeux fatigués de Sylvio Bénavides trouvent la force de briller de malice.

— Joker !

L’inspecteur Sérénac prend le temps de se servir avec précaution un café dans une tasse ébréchée. Il place un sachet de thé dans une autre, qu’il tend à son adjoint.

— Je dois vraiment avoir du mal à comprendre la psychologie normande… Tu devrais être au pied du lit de ta femme, en ce moment, Sylvio, au lieu de faire du zèle…

— Ne vous vexez pas, patron. Je suis un peu obsessionnel, c’est tout. Sous mes airs de chien fidèle, je suis un têtu. Je n’y connais rien en peinture, j’ai juste besoin de me mettre à niveau. Ecoutez-moi encore un peu. La dernière colonne, la trois. Les enfants de onze ans.

Sérénac grimace en trempant les lèvres dans son café.

— Ton dada…

— J’ai épluché la liste des gosses de onze ans fournie par Stéphanie Dupain. Dans l’idéal, pour enfourcher mon dada, j’ai cherché une fille ou un garçon de dix ans, dont la mère ferait des ménages, par exemple chez les Morval il y a une dizaine d’années…

— Et porterait une blouse bleue sur sa jupe retroussée… Alors, le résultat des courses ?

— Rien ! Absolument aucun enfant sur la liste ne correspond à ce portrait. Il y a neuf mômes de Giverny qui sont dans la tranche d’âge, disons neuf-onze ans. Parmi les parents, je n’ai repéré que deux mères célibataires. La première est serveuse à la boulangerie de Gasny, le bled de l’autre côté du plateau, et la seconde conduit les bus du département.

— Pas banal, ça…

— Non, pas banal, comme vous dites. J’ai aussi une mère divorcée qui est prof de lycée à Évreux. Tous les autres parents sont en couple, et aucune des mères a priori ne fait les ménages, ni aujourd’hui ni il y a dix ans.

Sérénac s’appuie contre la table en formica et prend une mine désolée.

— Si tu veux mon avis, Sylvio, il n’y a que deux explications possibles à ton fiasco. La première, c’est que toute ton hypothèse d’enfant illégitime est foireuse. C’est la plus probable. La seconde, c’est que le fameux môme à qui Morval souhaite joyeux anniversaire sur la carte postale trouvée dans sa poche n’est pas de Giverny, ni d’ailleurs sa maîtresse sur la photo, la fille en blouse bleue qui lui fait une gâterie. Qu’elle soit ou non la mère du môme. Et alors là…

Bénavides n’a pas touché à son thé. Il ose un regard timide.

— Si je peux me permettre, patron… Il y a une troisième explication possible.

— Ah ?

Sylvio hésite un instant avant de poursuivre.

— Eh bien… tout simplement… la liste fournie par Stéphanie Dupain pourrait être fausse.

— Pardon ?

Sérénac en a renversé la moitié de son café. Sylvio s’enfonce encore dans le fauteuil mauve tout en continuant :

— Je vais le dire autrement, alors. Rien ne prouve que cette liste d’enfants soit exacte. Stéphanie Dupain est également une des suspectes dans cette affaire…

— Je ne vois pas le rapport entre son hypothétique flirt avec Morval et les enfants de sa classe…

— Moi non plus. Mais on ne voit pas beaucoup de rapport entre quoi que ce soit dans cette affaire. Si on avait du temps, il faudrait confronter la liste des gamins de la classe de l’institutrice avec celle des familles de Giverny, les prénoms, les professions actuelles et passées, les noms de jeune fille des mères. Tout. Vous me direz ce que vous voudrez, mais ce mot d’Aragon sur la carte d’anniversaire dans la poche de Morval, le « crime de rêver qu’il faut instaurer », il a un rapport direct avec la classe de Giverny : c’est une récitation que les enfants du village apprennent. C’est vous-même qui me l’avez raconté, patron, vous le tenez de la bouche de Stéphanie Dupain.