Выбрать главу

Sérénac vide d’un trait sa tasse.

— OK, si je te suis, imaginons qu’il y ait un doute. Par quel bout tu voudrais prendre cela ?

— Je n’en sais rien. En plus, j’ai parfois l’impression que les Givernois nous cachent quelque chose. Comment dire, une sorte d’ambiance d’omerta de village corse.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ? C’est pas trop ton genre, d’habitude, les impressions ?

Une inquiétante lueur passe derrière les yeux de Sylvio.

— C’est que… j’ai autre chose en ce qui concerne ma troisième colonne, patron. Les gosses. Je vous préviens, c’est assez étrange… Plus que cela, même. Sidérant, ce serait le terme.

- 31 -

Ce matin, à Giverny, il fait un temps superbe. Pour une fois, j’ai ouvert la fenêtre du salon et j’ai décidé de faire du rangement. Le soleil se glisse dans ma salle avec une timidité méfiante, comme s’il y entrait pour la première fois. Puisqu’il ne trouve chez moi aucune poussière à faire danser, il se pose juste sur le bois du buffet, de la table, des chaises, pour le rendre plus clair.

Mes « Nymphéas » noirs, dans leur coin, se terrent dans l’ombre. Je défie quiconque, même en levant la tête, même par ma fenêtre ouverte au quatrième étage, d’apercevoir le tableau de l’extérieur.

Je tourne un peu en rond. Tout est à sa place dans le salon, c’est pour cela que j’hésite un peu à fouiller partout, au-dessus du placard, au fond de ces tiroirs, ou bien à descendre dans le garage, vider ces cartons moisis, soulever des sacs-poubelle coupés en deux et dévoiler ces caisses jamais ouvertes depuis des années. Des décennies, même. Je sais ce que je cherche, pourtant. Je sais précisément ce qui m’intéresse, sauf que je n’ai aucune idée de l’endroit où je l’ai rangé, après tout ce temps.

Je vous vois venir, vous vous dites qu’elle perd la mémoire, la vieille. Si vous voulez… N’allez pas me raconter qu’il ne vous est jamais arrivé de retourner toute une maison juste pour retrouver un souvenir, un objet à propos duquel vous n’aviez qu’une seule certitude : vous ne l’aviez jamais jeté.

Il n’y a rien de plus énervant, non ?

Je vais tout vous dire, ce que je tiens tant à retrouver, c’est un carton, un simple carton de la taille d’une boîte à chaussures, rempli de vieilles photos. Vous voyez, ce n’est guère original. Il paraît que maintenant, j’ai lu ça, toute une vie de photos peut tenir dans une clé USB de la taille d’un briquet. Moi, en attendant, je cherche ma boîte à chaussures. Vous, à plus de quatre-vingts ans, vous chercherez dans votre fourbi un minuscule briquet. Bon courage. Ça doit être le progrès.

J’ouvre sans grand espoir les tiroirs de la commode, je glisse une main sous l’armoire normande, derrière les rangées de livres.

Rien, bien entendu.

Je dois me résigner, ce que je cherche n’est pas à portée de main. Ma boîte doit se trouver quelque part dans le garage, sous une couche de sédiments accumulés au fil des années.

J’hésite encore. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Dois-je prendre la peine de remuer tout ce bric-à-brac pour en définitive dénicher une photo, une seule ? Une photo que je n’ai jamais jetée, cela j’en suis certaine. La seule qui garde la mémoire d’un visage que j’aimerais tant revoir, une dernière fois.

Albert Rosalba.

Sans parvenir à prendre de décision, je regarde mon salon où rien ne traîne. Il y a juste ces deux bottes qui sèchent devant le conduit de cheminée. Enfin, qui sèchent… Deux bottes que j’ai rangées là, je devrais dire.

Évidemment, en bas, la cheminée est éteinte.

Ce n’est pas encore Noël.

- 32 -

Sylvio Bénavides a beau avoir prononcé ses dernières paroles avec le maximum d’emphase, son patron n’a toujours pas l’air de le prendre au sérieux. Il se sert une nouvelle tasse de café avec décontraction, comme s’il en était toujours à compter les bottes dans sa tête. Son adjoint porte sa tasse de thé à sa bouche et grimace. Pas de sucre.

Sérénac se retourne.

— Je t’écoute, Sylvio. Sidère-moi…

— Vous me connaissez, patron, explique Bénavides. J’ai épluché tout ce qui pouvait concerner à la fois Giverny et une histoire de gosse. J’ai fini par dénicher ça dans les archives de la gendarmerie…

Il bascule dans le fauteuil mou, pose sa tasse de thé par terre et fouille à ses pieds dans la liasse de papiers. Il glisse à son supérieur un compte rendu de gendarmerie de Pacy-sur-Eure : un papier jauni d’une dizaine de lignes. Sérénac déglutit. Le tasse ébréchée tremble dans ses doigts.

— Je vous fais la synthèse, patron. Je crois que vous n’allez pas trop aimer. Il s’agit d’un fait divers. Un enfant a été retrouvé noyé dans le ru de l’Epte, à Giverny. Exactement à l’endroit où Jérôme Morval a été assassiné. Mort exactement avec le même protocole, le même rituel, comme vous avez dit, à l’exception du coup de couteau : le gosse a eu le crâne broyé par une pierre puis la tête plongée dans le ruisseau.

Laurenç Sérénac ressent une violente décharge d’adrénaline. La tasse claque sur le formica.

— Nom de Dieu… Quel âge avait l’enfant ?

— Presque onze ans, à quelques mois près.

Une sueur froide coule le long du front de l’inspecteur.

— Putain…

Bénavides s’accroche aux accoudoirs comme s’il se noyait dans le fauteuil mauve.

— Il y a juste un hic, inspecteur… C’est que ce fait divers s’est déroulé il y a un sacré paquet d’années…

Il marque un silence, redoutant la réaction de Sérénac. Puis :

— En 1937, pour être exact…

Sérénac s’effondre dans le canapé orange. Ses yeux se posent sur le compte rendu jauni.

— En 1937 ? Nom de Dieu, qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? Un gosse de onze ans mort précisément au même endroit que Morval, exactement de la même façon… mais en 1937 ! C’est quoi, ce délire ?

— Je n’en sais rien, patron… Vous regarderez, tout est sur le compte rendu de la gendarmerie de Pacy. Si on y pense, ça n’a sans doute strictement rien à voir… À l’époque, les gendarmes ont conclu à un accident. Le gamin a glissé sur une pierre, s’est fendu le crâne puis s’est noyé. L’accident con. Point final.

— Il s’appelait comment, ce gosse ?

— Albert Rosalba. Sa famille a quitté Giverny peu après le drame. Aucune nouvelle d’eux, depuis…

Laurenç Sérénac tend le bras jusqu’à son café posé sur la table. Il grimace en buvant le breuvage.

— Putain, Sylvio, c’est troublant tout de même, ton histoire. J’ai tendance à ne pas trop aimer ce genre de coïncidences. Vraiment pas. Comme si le mystère n’était pas assez épais comme ça, comme si on avait besoin de ça en plus…

Sylvio rassemble les papiers éparpillés à ses pieds.

— Je peux vous demander un truc, patron ?

— Au point où on en est…

— Ce qui me trouble le plus, moi, c’est que depuis le début nos intuitions sont contradictoires. J’y ai pensé toute la nuit. Depuis le départ, vous êtes persuadé que tout tourne autour de Stéphanie Dupain, qu’elle serait en danger. Moi, je ne sais pas pourquoi, je suis convaincu que la clé se trouve dans la troisième colonne, qu’il y a bien un assassin qui se balade en liberté et qui est prêt à frapper à nouveau, mais que c’est la vie d’un gosse qui est en jeu, d’un gosse de onze ans…

Laurenç pose sa tasse par terre. Il se lève et tape amicalement le dos de son adjoint.

— C’est peut-être bien parce que tu vas être papa d’une heure à l’autre… Et que pour ma part, le célibataire que je suis s’intéresse moins aux enfants qu’à leurs mamans, même mariées… C’est juste une question d’identification. Logique, non ?