— Peut-être. Chacun sa colonne, alors, souffle Sylvio. Espérons juste qu’on n’ait pas raison tous les deux.
Cette dernière réflexion étonne Sérénac. Il observe avec attention son adjoint et il ne discerne qu’un visage tiré et deux yeux las d’être ouverts. Bénavides n’a pas encore terminé de trier toutes ses feuilles. Il sait qu’avant de partir son adjoint, ce soir, malgré sa fatigue, prendra le temps de tout photocopier et de tout ranger dans la boîte à archives rouge, puis de ranger cette boîte à la bonne place sur l’étagère de la salle au sous-sol. M comme Morval. Il est comme cela, son adjoint…
— Il y a une explication à tout, Sylvio, fait Sérénac. Il existe une façon d’emboîter les pièces du puzzle. Forcément !
— Et Jacques Dupain, soupire Bénavides. Vous ne trouvez pas qu’il a assez mariné ?
— Putain ! Je l’avais oublié, celui-là…
Pour s’asseoir sur le bureau de la salle 101, Laurenç Sérénac a poussé une dizaine de bottes bleues et les a empilées en un tas instable. Jacques Dupain ne décolère pas. Sa main droite frotte successivement sa moustache brune et ses joues mal rasées, trahissant un énervement croissant.
— Je ne comprends toujours pas ce que vous me voulez, inspecteur. Cela fait près d’une heure que vous me retenez ici. Allez-vous enfin me dire pourquoi ?
— Un entretien. Un simple entretien…
Sérénac embrasse d’un geste ample l’exposition de bottes.
— On ratisse large, monsieur Dupain. Vous pouvez le constater. Presque tous les habitants du village nous ont confié une paire de bottes. Ils collaborent, calmement. On vérifie que leurs chaussures ne correspondent pas à l’empreinte sur les lieux du crime, puis on ne les ennuie plus… C’est aussi simple que cela. Tandis que…
La main droite de Jacques Dupain se crispe dans sa moustache pendant que la gauche serre l’accoudoir avec nervosité.
— Combien de fois devrai-je vous le dire ? Je ne les retrouve pas, mes foutues bottes ! Je pensais les avoir laissées dans l’abri qui sert de garage à côté de l’école. Elles n’y sont plus ! Hier, j’ai dû emprunter celles d’un ami…
Sérénac expérimente un sourire sadique.
— Etrange, non, monsieur Dupain ? Pourquoi quelqu’un s’amuserait-il à voler une paire de bottes boueuses ? Du 43, votre pointure. Précisément de la taille de l’empreinte mesurée sur la scène de crime ?
Sylvio Bénavides se tient debout au fond de la pièce, adossé à une étagère, côté rayon des bottes neuves et presque neuves, du 39 au 42. Il observe l’entretien avec une lassitude amusée. Au moins, ça le maintient éveillé. À la question posée par Sérénac, il aurait bien une réponse en tête, mais il ne va tout de même pas la souffler au suspect.
— Je ne sais pas, s’énerve Dupain. Peut-être parce que ce quelqu’un est l’assassin et a eu la bonne idée de voler les premières bottes de la bonne pointure qu’il a trouvées pour faire accuser un pauvre type à sa place !
C’est la réponse qu’attendait Bénavides. Pas si con, ce Dupain, pense-t-il.
— Et ça tomberait sur vous, insiste Sérénac. Comme par hasard ?
— Ça tombe sur quelqu’un. Ça tombe sur moi. Ça veut dire quoi, « comme par hasard » ? Je n’aime pas vos sous-entendus, inspecteur.
— Contentez-vous d’entendre, alors. Que faisiez-vous le matin du meurtre de Jérôme Morval ?
Les pieds de Dupain décrivent de larges cercles dans l’espace duquel toutes les bottes de plastique ont été expulsées, comme un gosse coléreux qui fait le vide de jouets dans son parc.
— Vous me suspectez, alors ? Vers 6 heures du matin, j’étais encore au lit, avec ma femme, comme chaque matin…
— Voilà encore un point étrange, monsieur Dupain. Les mardis matin, d’après nos témoignages, vous avez l’habitude de vous lever aux aurores pour aller chasser les garennes sur le terrain de votre ami Patrick Delaunay. Parfois en groupe. Seul, le plus souvent… Pourquoi avoir dérogé à vos habitudes, le matin du crime, justement ce mardi-là ?
Un silence. Les doigts agacés de Dupain continuent de torturer sa moustache.
— Allez savoir… Pour quelle foutue raison un homme peut-il avoir envie de rester au lit avec sa femme ?
Jacques Dupain plante ses yeux dans ceux de Laurenç Sérénac. Planter est le mot juste. Deux poignards. Sylvio Bénavides ne rate rien de l’affrontement. Une nouvelle fois, il pense que Jacques Dupain se défend plutôt bien.
— Personne ne vous le reproche, monsieur Dupain. Personne. Soyez sans crainte, nous vérifierons votre alibi… Quant au mobile…
Sérénac repousse avec application la dizaine de bottes bleues entassées au bout du bureau et pose en évidence la photographie de Stéphanie et Jérôme Morval, main dans la main sur le chemin du coteau.
— La jalousie pourrait en être un. Vous ne croyez pas ?
Jacques Dupain regarde à peine le cliché, comme s’il en connaissait déjà le contenu.
— Ne dépassez pas les bornes, inspecteur. Que vous me soupçonniez, si cela vous amuse, pourquoi pas… Mais ne mêlez pas Stéphanie à votre petit jeu. Pas elle. Nous sommes d’accord, je pense ?
Sylvio hésite à intervenir. Il a l’impression que maintenant la situation peut dégénérer, d’une seconde à l’autre. Sérénac continue de jouer avec sa proie. Il a enfilé deux bottes bleues dans chacune de ses mains et essaye distraitement de reconstituer des paires. Il lève des yeux ironiques.
— C’est un peu court, comme défense, monsieur Dupain. Vous ne trouvez pas ? En termes juridiques, on appelle même cela une défense tautologique… Se défendre d’un mobile reposant sur la jalousie… par un excès supplémentaire de jalousie…
Dupain se lève. Il est à moins d’un mètre de Sérénac. Dupain est plus petit que l’inspecteur, d’au moins vingt centimètres.
— Ne jouez pas sur les mots, Sérénac. Je comprends, je comprends parfaitement votre petit jeu… Si vous vous approchez encore…
Sérénac ne lui accorde pas un regard. Il jette une botte et en enfile une autre dans sa main. Souriant.
— Vous n’êtes pas en train de me dire, monsieur Dupain, que vous voudriez entraver le bon déroulement de l’enquête ?…
Sylvio Bénavides ne saura jamais jusqu’où Jacques Dupain aurait pu aller, ce jour-là. Il ne tient pas à le savoir, d’ailleurs. C’est pour cela qu’il pose à temps une main rassurante sur l’épaule de Jacques Dupain, tout en mimant un signe d’apaisement à destination de Sérénac.
Sylvio Bénavides a raccompagné Jacques Dupain en dehors du commissariat. Il a su formuler les politesses d’usage, les excuses voilées. L’inspecteur Bénavides est assez doué pour ça. Jacques Dupain est remonté furieux dans sa Ford et, en signe de dérisoire défi, a traversé le parking de la rue Camot pied au plancher. Bénavides a fermé les yeux puis est retourné dans le bureau. Sylvio Bénavides est également doué pour écouter les états d’âme de son supérieur.
— Tu en penses quoi, Sylvio ?
— Que vous y avez été fort, patron. Trop fort. Beaucoup trop fort.
— OK, on va dire que c’est mon côté occitan. Mais à part ça, tu en penses quoi ?
— Je ne sais pas. Dupain n’est pas net, si c’est ce que vous voulez entendre. Cela dit, on peut le comprendre. Il a une femme à laquelle il est assez naturel de tenir. Ce n’est pas vous qui allez me dire le contraire. Mais ça ne fait pas pour autant de lui un assassin…
— Putain, Sylvio. Et le coup des bottes qu’on lui aurait volées ? Ça ne tient pas debout une seconde ! Son alibi non plus, sa femme, Stéphanie, m’a affirmé qu’il était parti à la chasse, le matin du crime…