— C’est troublant, patron, d’accord. On devra confronter leurs témoignages. Mais il faut aussi reconnaître que les éléments à charge s’accumulent un peu trop facilement. D’abord la photo de sa femme en promenade avec Morval envoyée par un corbeau, puis ses bottes de chasse qui disparaissent… On pourrait penser que quelqu’un cherche à faire peser les soupçons sur lui. Et puis, en ce qui concerne cette histoire d’empreinte de semelle, il n’est pas le seul à avoir besoin d’un mot d’excuse ! Nous sommes loin d’avoir réussi à dénicher tous les habitants de Giverny. On s’est aussi heurtés à des portes fermées, à des maisons vides, à des Parisiens absents presque tout le temps. Il nous faudra plus de temps, beaucoup plus de temps…
— Bordel…
Sérénac attrape une botte orange et la tient entre deux doigts, par le talon.
— C’est lui, Sylvio ! Me demande pas pourquoi, mais je sais que c’est Jacques Dupain !
Laurenç Sérénac lance soudain la botte orange dans une dizaine d’autres, posées sur l’étagère en face.
— Strike ! commente placidement Sylvio Bénavides.
Son chef demeure quelques instants silencieux, impassible, puis hausse soudain le ton :
— On piétine, Sylvio. On piétine ! Convoque-moi toute l’équipe pour dans une heure.
Laurenç Sérénac, les nerfs à vif, tente péniblement d’animer le brainstorming pour lequel il a rassemblé toute son équipe au commissariat de Vernon. La pièce claire aux rideaux déchirés est inondée de soleil. Sylvio Bénavides somnole au bout de la table. Il entend, entre deux apnées, le patron du commissariat de Vernon faire à nouveau le point sur les différentes pistes et énumérer l’impressionnante liste des recherches à couvrir : identifier les maîtresses de Morval et interroger leurs proches, creuser les affaires de trafic d’art autour de l’impressionnisme et en particulier serrer de près Amadou Kandy, en savoir davantage sur cette fameuse fondation Theodore Robinson, creuser également cette étrange histoire de noyade dans le ruisseau qui date de 1937, interroger encore les Givernois, notamment les voisins, notamment les proches des Morval, notamment ceux qui, comme par hasard, n’avaient pas de bottes chez eux, notamment ceux qui ont des gosses de onze ans… Voir aussi du côté des clients du cabinet d’ophtalmologie.
Ça fait beaucoup, l’inspecteur Sérénac en est conscient, beaucoup trop pour une équipe de cinq personnes, et encore, pas à temps plein, loin de là… Ils devront piocher au hasard et croire en leur chance. Attendre la bonne pioche… Les flics sont habitués, c’est tout le temps comme cela. La seule mission que Sérénac n’a pas rappelée à ses collègues, c’est la vérification de l’alibi de Jacques Dupain. Celle-ci, il se la garde… Le privilège du chef !
— D’autres idées ?
L’agent Ludovic Maury a écouté les injonctions musclées de son supérieur avec l’attention lassée d’un footballeur remplaçant dans un vestiaire. Le soleil dans son dos est en train de lui rôtir la nuque. Pendant le brain-storming, il a détaillé une nouvelle fois les photographies de la scène de crime étalées devant lui : le ruisseau, le pont, le lavoir. Le corps de Jérôme Morval, les pieds sur les berges et la tête dans l’eau. Il se demande pourquoi les idées viennent parfois à un moment et pas à un autre et lève un doigt.
— Oui, Ludo ?
— Juste une idée comme ça, Laurenç. Au point où on en est, tu ne crois pas que l’on pourrait carrément draguer le fond du ruisseau de Giverny ?
— Tu veux dire quoi ? s’énerve la voix agacée de Sérénac, comme si, subitement, il appréciait peu le tutoiement méridional pratiqué par l’agent Maury.
Sylvio Bénavides se réveille en sursaut.
— Ben… continue Maury, nous avons fouillé partout sur la scène de crime, on a des photos, des empreintes, des échantillons. Nous avons aussi regardé dans le ru, bien entendu. Mais je ne crois pas qu’on ait dragué la rivière en profondeur. Remué le sable, je veux dire, creusé en dessous. L’idée m’est venue en regardant sur la photo l’orientation des poches de Morval : elles sont dirigées vers le ruisseau. Un objet, n’importe quel truc, a pu glisser dans l’eau, s’enfoncer dans le sable. Disparaître.
Sérénac se passe la main sur le front.
— C’est pas idiot… Pourquoi pas, après tout… Sylvio, t’es réveillé, là ? Tu me montes une équipe au plus vite, avec un sédimentologue, ou un type dans le genre. Tu vois ? Un scientifique qui soit capable de dater au jour près toute la merde qu’on va remonter de la vase du ruisseau !
— OK, fait Bénavides, qui soulève ses paupières dans un effort d’haltérophile. Tout sera près pour après-demain. Demain, je vous rappelle, pour nous deux, c’est la journée du patrimoine. Au programme, visite aux jardins de Claude Monet pour vous et au musée des Beaux-Arts de Rouen pour moi.
Rue Blanche-Hoschedé-Monet, la lumière du soir se faufile entre les volets des stores de la chambre mansardée des Dupain. Les chaumières normandes en vente sur le papier glacé se tordent dans les doigts nerveux de Jacques Dupain.
— Je vais prendre un avocat, Stéphanie. L’attaquer pour harcèlement. Ce flic, ce Sérénac, il n’est pas net, Stéphanie… On dirait que…
Jacques Dupain se tourne dans le lit. Il n’a pas besoin de vérifier. Il sait qu’il parle au dos de sa femme. À sa nuque. À ses longs cheveux clairs. À un quart de visage. À une main qui tient un livre. Parfois, quand les draps sont complices, à une chute de reins, un cul sublime qu’il se retient chaque soir de caresser.
— On dirait qu’il me cherche, ce flic, continue Dupain. Qu’il en fait une affaire personnelle.
— Ne t’inquiète pas, répond le dos. Calme-toi…
Jacques Dupain tente de se replonger dans sa brochure de maisons à vendre. Les minutes passent lentement sur le cadran du réveil posé juste face à lui.
21 h 12…
21 h 17…
21 h 24…
— Tu lis quoi, Stéphanie ?
— Rien.
Un dos, ce n’est pas bavard.
21 h 31…
21 h 34…
— J’aimerais te trouver une maison, Stéphanie. Autre chose que ce placard au-dessus de l’école. La maison de tes rêves. C’est mon métier, après tout. Un jour, je pourrai te l’offrir. Si tu es patiente, je pourrai…
Le dos bouge un peu. La main s’étire jusqu’à la table de nuit, pose le livre.
Aurélien.
Louis Aragon.
Elle appuie sur l’interrupteur de la lampe de chevet.
— Pour que tu ne me quittes jamais, glisse dans le noir la voix de Jacques Dupain.
21 h 37…
21 h 41…
— Tu ne le laisseras pas, Stéphanie ? Tu ne laisseras pas ce flic nous séparer ? Tu sais bien que je n’ai rien à voir avec le meurtre de Morval.
— Je le sais, Jacques. Nous le savons tous les deux.
Un dos, c’est lisse et froid.
21 h 44.
— Je le ferai, Stéphanie… Ta maison, notre maison, je la trouverai…
Un bruit de drap froissé.
Le dos s’efface. Deux seins, un sexe s’invitent dans la conversation.
— Fais-moi un enfant, Jacques. Un enfant avant tout.
James, allongé sur le dos, goûte les derniers rayons de soleil : encore une quinzaine de minutes avant qu’il ne se cache derrière le coteau. Il sait qu’il sera alors un tout petit peu plus de 22 heures. James n’a pas de montre, il vit au rythme du soleil, comme le faisait Monet, il se lève et se couche avec lui. Un peu plus tard chaque soir, en ce moment. Pour l’instant, l’astre joue à cache-cache avec les peupliers.