C’est agréable, cette chaleur alternative. James ferme ses paupières. Il est bien conscient qu’il peint de moins en moins et qu’il dort de plus en plus. Pour le dire comme doivent le penser les habitants du village, il devient de plus en plus clochard et de moins en moins artiste.
Quel délice ! Passer pour un clochard aux yeux des braves gens. Devenir le clochard du village, comme chaque village possède son curé, son maire, son instit, son facteur… Lui, il sera le clochard de Giverny. Il y en avait un avant, il paraît, du temps de Claude Monet. On le surnommait le Marquis à cause du chapeau de feutre avec lequel il saluait les passants. Mais surtout, le Marquis était connu parce qu’il récupérait devant la maison de Monet les mégots des cigarettes que le vieux peintre fumait à peine. Il s’en bourrait les poches. La grande classe !
Oui, devenir le clochard de Giverny, le Marquis. Voilà une sacrée ambition. Mais pour y parvenir, James est conscient qu’il a encore du chemin à parcourir ! Pour l’instant, à part la petite Fanette, personne ne s’intéresse à ce vieux fou qui dort dans les champs avec ses chevalets.
À part Fanette…
Fanette lui suffit.
Ce ne sont pas des mots en l’air, Fanette est réellement une jeune fille très douée. Tellement plus douée que lui. Cette gamine est un véritable don du ciel, comme si le bon Dieu l’avait fait naître exprès à Giverny, comme si le bon Dieu l’avait placée exprès sur son chemin.
Elle l’a appelé « père Trognon », tout à l’heure ! Comme dans le tableau de Robinson. Père Trognon… James aimerait mourir comme ça, en savourant simplement ces deux mots prononcés par Fanette.
Père Trognon.
Deux mots comme une synthèse de sa quête… Du chef-d’œuvre de Theodore Robinson à l’impertinence d’un génie en herbe.
Lui.
Père Trognon.
Qui aurait pu l’imaginer ?
Le soleil ne brille plus.
Il n’est pourtant pas encore 22 heures. Il fait soudain sombre, comme si le soleil avait brusquement changé de jeu, comme si du cache-cache dans les peupliers il était passé au colin-maillard. Comme si le soleil était resté à compter jusqu’à vingt derrière un peuplier, laissant à la lune un peu d’avance pour se sauver…
James ouvre les yeux. Tétanisé ! Terrifié !
Il ne voit qu’une pierre, une pierre immense, au-dessus de sa figure, juste au-dessus, à moins de cinquante centimètres.
Vision surréaliste.
Il comprend trop tard qu’il ne rêve pas. La pierre écrase son visage comme un vulgaire fruit mûr. James sent sa tempe exploser en même temps qu’une douleur immense.
Tout bascule. Il se retourne sur le ventre. Il rampe dans les épis de blé. Il n’est pas si loin du ruisseau, d’une maison, de ce moulin. Il pourrait crier.
Aucun son ne sort de sa bouche. Il lutte pour ne pas perdre conscience. Un bourdonnement terrible sature ses pensées, son crâne enfle telle une machine à vapeur qui va exploser.
James rampe encore. Il sent que son agresseur est là, debout, au-dessus de lui, prêt à l’achever.
Qu’est-ce qu’il attend ?
Ses yeux accrochent deux pieds de bois. Un chevalet. Ses mains s’agrippent, désespérées. Les muscles de ses bras se tendent en une ultime tentative pour se redresser.
Le chevalet s’effondre dans un fracas assourdissant. La boîte de peinture tombe juste devant lui. Pinceaux, crayons, tubes de peinture se répandent dans l’herbe. James repense fugitivement à ce message gravé à l’intérieur. Elle est à moi ici, maintenant et pour toujours. Il n’a pas compris cette menace. Ni qui l’a gravée ni pourquoi.
A-t-il vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû ?
Il va mourir sans savoir. Il a l’impression que ses pensées l’abandonnent, qu’elles coulent dans la terre, avec le reste de son sang, de sa peau. Il se traîne maintenant sur les tubes de peinture, les écrase, les éventre. Il continue, droit devant lui.
Il perçoit l’ombre, toujours au-dessus.
Il sait qu’il devrait se calmer, se retourner. Essayer de se relever. Prononcer un mot. C’est impossible. Une peur panique le glace. L’ombre a cherché à le tuer. L’ombre va recommencer. Il doit fuir. Il n’arrive plus à raisonner autrement, il y a trop de bourdonnements dans son crâne. Il ne pense plus qu’en pulsions primaires. Ramper. S’éloigner. S’échapper.
Il renverse un deuxième chevalet. Du moins, c’est ce qu’il croit. Le sang inonde ses yeux, maintenant. Son regard se brouille. Le paysage devant lui se tache de rouge, de rouille, de pourpre. Le ruisseau ne doit pas être très loin. Il peut encore s’en sortir, quelqu’un peut arriver.
Ramper, encore.
Un chevalet, encore un autre, devant. Avec sa palette, ses pinceaux, ses couteaux.
L’ombre le devance.
Elle est devant lui maintenant. Dans un filtre rouge gluant, James voit une main se saisir de son couteau à gratter. S’approcher.
C’est fini.
James rampe encore quelques centimètres, puis pousse sur ses bras. Ses dernières forces. Son corps roule sur lui-même, une fois, deux fois, plusieurs fois. Un instant, James espère qu’il suivra le sens de la pente, qu’il roulera, loin, qu’il glissera le long de la légère inclinaison de la prairie, jusqu’à l’Epte ; qu’il s’en sortira, ainsi.
Un instant seulement.
Son corps s’échoue dans les épis couchés. Sur le dos. Il n’a pas parcouru deux mètres. Il ne voit plus rien, désormais. James crache un mélange de sang et de peinture. Il n’arrive plus à aligner deux pensées cohérentes.
L’ombre s’approche.
James essaye une dernière fois de bouger, un muscle, un seul. Il en est incapable. Il ne commande plus son corps. Ses yeux, peut-être.
L’ombre est au-dessus.
James la regarde.
Brusquement, c’est comme si tout son cerveau lui était rendu. La dernière pensée du condamné. James a immédiatement reconnu l’ombre, mais il refuse encore de croire ses yeux. C’est impossible ! Pourquoi une telle haine ? Quelle folie a pu la nourrir ?
Une main le maintient contre le sol, l’autre va planter le couteau dans sa poitrine. James est incapable de bouger. Son cerveau ne le fait presque plus souffrir, maintenant. Il est terrifié.
Maintenant, il a compris.
Maintenant, James voudrait vivre !
Pas pour ne pas mourir. Sa vie a tellement peu d’importance. Il voudrait vivre pour empêcher ce qu’il devine, stopper cet enchaînement monstrueux, inéluctable, cette machination effroyable, dont il n’est qu’une scorie, un drame secondaire.
Il sent la lame froide fouiller sa chair.
Il est trop vieux. Il ne souffre même plus. La vie le quitte. Il se sent si inutile. Il a été incapable de s’opposer au drame qui se noue. Il était trop vieux pour protéger Fanette. Qui pourra aider la fillette, désormais ? Qui pourra la protéger de l’ombre qui va la recouvrir ?
James embrasse d’un dernier regard le champ de blé balayé par le vent. Qui trouvera son cadavre au milieu des épis ? Dans combien de temps ? Plusieurs heures ? Plusieurs jours ? Dans une dernière hallucination, il croit voir apparaître une dame à l’ombrelle, Camille Monet, au milieu des herbes folles et des coquelicots.
Il ne regrette plus rien, maintenant. Au fond, il avait quitté son Connecticut pour cela. Pour mourir à Giverny.
Le jour baisse doucement.
La dernière chose que James ressentira, avant de mourir, sera le frisson des poils de Neptune sur sa peau froide.
- NEUVIÈME JOUR -
21 mai 2010
(Chemin du Roy)
Sentiments